Ces dernières semaines, la Belgique a été le théâtre de plusieurs actes antisémites, qui s’ils restent circonscrits, n’en demeurent pas moins inquiétants. Dernière victime marquante, un professeur juif de l’Athénée Royal Marcel Tricot, établissement de la Communauté française de Belgique situé sur la commune de Laeken. Le jeune enseignant, à qui certains étudiants ont d’abord fait remarquer la consonance juive de son patronyme, avait été vivement pris à partie. Très vite, l’injure a fait place à la menace physique. Les mots fusent, et avec eux, les stéréotypes, les représentations sociales et les généralisations abusives. Qu’est-ce que tu fous ici? Toi, et les tiens, vous tuez nos frères palestiniens!, auraient déclaré les jeunes à leur interlocuteur, avant de lui lancer Hitler n’en a pas tué assez. On te fera la peau, et de répéter à l’envi leurs propos menaçants.
Profondément choqué, le jeune professeur a prévenu la direction de l’établissement, laquelle a alerté à son tour le ministre de l’Enseignement secondaire, Pierre Hazette, qui réagit rapidement en décidant de l’éloignement de l’enseignant pour garantir sa protection et en l’invitant à poursuivre en justice ses agresseurs. En Communauté française, explique un haut fonctionnaire du Cabinet Hazette, nous n’avons jamais été confrontés à des propos racistes aussi virulents et à de telles menaces. La situation n’est plus maîtrisable et l’école a eu raison de nous informer (position rapportée par Le Soir du 20 novembre). L’enseignant a décidé de suivre les recommandations du Ministère et a depuis porté plainte.
L’histoire ne vaut pas seulement d’être connue pour dénoncer les dérapages isolés que l’on sent de moins en moins retenus. Elle a surtout, au-delà de l’anecdote et du préjudice qu’elle a causé à la victime, valeur d’exemple. Elle indique clairement qu’un tabou a sauté. Le réflexe antisémite, encore contenu jusqu’à peu, trouve chez certains une forme perverse de légitimation «acceptable» lorsque le conflit israélo-palestinien leur offre l’occasion de l’exprimer, un antisémitisme «de bon aloi», ou d’«honnête» homme. Le drame qui se joue au Proche-Orient permet ainsi à l’antisémitisme de se parer d’une apparence de respectabilité : Oui, je hais les Juifs, mais pour une bonne raison; voyez ce qu’ils font subir au peuple palestinien.
La nuance et le discernement sont évidemment absents d’un tel discours, enraciné dans la violence et l’irrationnel, et entretenu parfois par une sophistication religieuse extrême, qui cultive la haine. Le désoeuvrement, la pauvreté et la précarité culturelle n’expliquent pas tout. Le triste épisode que nous venons de relater montre que l’école et, plus largement, les institutions publiques, ne parviennent plus aujourd’hui à endiguer les accès de violence sociale qui conduisent une certaine jeunesse désabusée à la haine, au fanatisme et, parfois, à l’agression.
Banalisation de l’antisémitisme
L’école n’est cependant pas le seul lieu où le conflit israélo-palestinien soulage les «âmes sensibles» du poids de l’antisémitisme larvé qu’elles portent, où l’alibi de la crise proche-orientale fait figure d’alibi libérateur. Dernièrement, s’est déroulée, à Bruxelles également, une manifestation destinée à protester contre l’intervention américaine éventuelle en Irak, organisée par des associations de gauche et d’extrême gauche. Quelle que soit l’opinion que chacun est en droit d’avoir sur le sujet, il est devenu symptomatique de constater que certains participants souffrent de strabisme idéologique et louchent fréquemment en direction d’Israël. La compassion des manifestants envers le peuple irakien était certes louable (mais pourquoi alors avaient-ils le coeur mieux accroché lorsqu’il s’agissait de réagir en faveur de la Tchétchénie, du Sahara occidental, de la Bosnie, du Tibet, etc.?), elle conduisait cependant à faire oublier que Saddam Hussein est un dictateur totalement minoritaire (les a-t-on entendu protester quand il a massivement gazé les Arabes chiites ou les Kurdes irakiens?) aux vues expansionnistes, suspecté de posséder un arsenal d’armes de destruction massive… S’il subsistait encore quelques doutes sur la nature politique de cette solidarité soudaine avec la population irakienne, ils ont rapidement disparu pour céder la place aux vérités et aux certitudes assénées par les slogans hostiles à Israël et aux Juifs, assimilant l’étoile de David à la croix gammée. Ce type de dérapage n’est pas le premier du genre. A le répéter impunément, il en devient progressivement banal. A tel point que les nombreux responsables politiques qui avaient rejoint le cortège n’ont pas cru bon de dénoncer et de condamner les dérives auxquelles pourtant ils avaient assisté.
Bien entendu, il ne s’agit pas de tomber dans la généralisation, la Belgique est un pays de droit et la réaction du Cabinet Hazette en est la preuve. Toutefois, la multiplication et la banalisation des actes antisémites sont les signes d’une détérioration importante des rapports sociaux dont il faut se préoccuper. Les pouvoirs publics doivent prendre la mesure de la gravité de la situation et offrir des solutions à grande échelle, capables de désamorcer par l’instruction, l’éducation, l’irrigation économique et les échanges interculturels, la violence souterraine de certains qui prennent le Juif comme exutoire, et voient dans l’antisémitisme le remède à tous les maux dont ils souffrent. Un verrou a sauté, un interdit est levé, certes. Mais la société civile possède en elle suffisamment de ressources pour rétablir l’Etat de droit là où il a été bafoué. Encore faut-il lui rappeler de les utiliser pour sortir du climat détestable entretenu par une minorité qui se nourrit du malaise social pour propager la haine qui nous vise.