Un Consistoire plus orthodoxe, des Juifs moins pratiquants !

Selon le rapport 2012 publié par l’Observatoire des religions et de la laïcité, le judaïsme belge est aujourd’hui marqué par une influence dominante du courant orthodoxe au sein du Consistoire, l’organe chef du culte. Ce terrain reconquis par les orthodoxes n’induit pas pour autant un repli religieux de la majorité des Juifs qui valorisent plutôt une religion désacralisée éloignée des prescriptions halakhiques.

Dans une brochure publiée en 2008 à l’occasion du bicentenaire du Consistoire central israélite de Belgique, le représentant officiel du judaïsme belge en matière de gestion du culte, Jean-Philippe Schreiber, directeur du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) de l’ULB, soulignait : « Le Consistoire perpétue l’idée d’une fédération des communautés religieuses de l’ensemble du pays et, partant, de toute la population de Belgique. Il entretient et garantit la synthèse des courants contraires qui se manifestent en son sein ». Selon les évolutions relevées en matière de judaïsme par le rapport 2012 de l’Observatoire des religions et de la laïcité (ORELA) rattaché au CIERL, il semble que cet équilibre entre les tendances et les sensibilités divergentes du judaïsme belge ait rompu : non seulement le judaïsme orthodoxe a réussi à reconquérir un terrain auparavant perdu à Bruxelles, mais il exerce désormais une influence croissante au sein du Consistoire où il a acquis une position dominante sur les autres sensibilités plus modernes.

Les auteurs du rapport de l’ORELA sont catégoriques dans leur constat : « Le système représentatif belge, en avalisant les rapports de force au sein d’une institution unique, l’organe dit chef de culte, semble favoriser aujourd’hui le poids d’une stricte orthodoxie ». Deux exemples illustrent notamment cette évolution : l’absence de Grand Rabbin de Belgique depuis 1980, la non-reconnaissance de la communauté libérale de Bruxelles par le Consistoire, l’impossibilité de recruter un rabbin de tendance progressiste dans une synagogue consistoriale, etc. Cette influence croissante des orthodoxes a donc des conséquences majeures selon le rapport de l’ORELA : « Ce rapport de force joue contre le pluralisme interne du judaïsme belge dans son ensemble : aujourd’hui, les communautés religieuses sont bien plus orthodoxes qu’elles ne l’étaient il y a un siècle. Si de l’extérieur le Consistoire apparaît plutôt sécularisé et pluraliste, il se trouve en réalité entièrement dominé par l’esprit d’une orthodoxie profonde qui ne reflète pas le visage sociologique de l’ensemble du judaïsme belge ».

Visibilité des Loubavitch

Il est vrai que le mouvement ultra-orthodoxe Loubavitch a acquis une visibilité incontestable dans le quartier des institutions européennes où il s’efforce de jouer un rôle de lobby influent. Ce dynamisme ne leur a pourtant pas permis de s’implanter avec succès dans le terreau juif bruxellois sur lequel ces « missionnaires du judaïsme » n’exercent encore aucune influence marquante. En revanche, on ne peut nier que des dirigeants communautaires anversois issus du judaïsme orthodoxe occupent aujourd’hui des fonctions exécutives importantes au sein du Consistoire et surtout au sein de la Fondation du judaïsme de Belgique, une fondation d’utilité publique ayant pour objet de garantir financièrement à la communauté juive sa pérennité.

Les conclusions dégagées par le rapport 2012 de l’ORELA ne sont pas partagées par le président du Consistoire central israélite de Belgique, Julien Klener : « Aujourd’hui, on veille à garantir l’équilibre entre les différentes sensibilités qui coexistent sous la coupole consistoriale. Tout cela n’empêche pas les échanges d’idées et les débats entre les membres du Consistoire. Ces discussions se tenaient avant mon arrivée il y a treize ans et je suis convaincu qu’elles se poursuivront avec mon successeur ». S’il insiste sur le maintien de l’équilibre entre les courants divergents, le président du Consistoire semble accréditer du bout des lèvres l’idée de l’influence dominante des orthodoxes au sein du judaïsme belge. « Les communautés affiliées au Consistoire sont des communautés traditionnalistes. Certaines d’entre elles ont une pratique halakhique plus rigoriste, mais le rite demeure traditionnaliste », insiste Julien Klener. « Toutefois, il est vrai que les Juifs orthodoxes ou de stricte observance sont majoritaires au sein du monde religieux. Cette situation n’est pas neuve ».

Si personne ne peut donc se prévaloir d’un quelconque poids pour imposer son point de vue à l’ensemble de la communauté juive, comment expliquer que la communauté israélite libérale Beth Hillel ne soit pas reconnue par le Consistoire ? Le rapport de l’ORELA s’appuie d’ailleurs sur cet exemple pour illustrer l’influence dominante des orthodoxes au sein du Consistoire. Pour Julien Klener, le problème de la synagogue libérale est plus complexe et son « issue favorable » est le résultat d’un compromis très… consistorial belge. « Mon prédécesseur, Georges Schnek, avait réussi à mettre au point un accord administratif avec la communauté libérale de la synagogue Beth Hillel pour que l’Etat la reconnaisse sans qu’elle siège au sein du Consistoire », réagit Julien Klener. « Grâce à ce gentlemen’s agreement, des liens administratifs existent même entre le Consistoire et la communauté libérale de Bruxelles : pour que son ministre officiant et son rabbin soient rémunérés par l’Etat, le dossier est déposé au ministère de la Justice par le Consistoire ». Et d’ajouter : « Lorsque la synagogue libérale avait décidé de nommer une femme comme rabbin, le Consistoire n’a pas du tout bloqué administrativement le dossier, même si cela ne correspond pas du tout avec notre vision traditionnaliste du judaïsme ».

Bipolarisation Anvers-Bruxelles

Le rapport de l’ORELA insiste à juste titre sur la bipolarisation forte et ancienne entre Bruxelles et Anvers. Dans cette métropole, les judaïsmes orthodoxe et ultra-orthodoxe sont dominants et au regard de la croissance démographique importante des familles adeptes de ces courants religieux, leur poids ne peut que se renforcer dans les années à venir. Bruxelles, en revanche, se distingue par l’affirmation d’un pôle laïque avec le CCLJ. « Ce dernier témoigne d’une volonté qui s’est fait jour dans les années soixante d’organiser une partie de la communauté juive de la capitale en dehors de toute référence religieuse et en affichant une proximité philosophique marquée avec le pilier laïque de la société belge, notamment dans la laïcisation de certains rites de passage et de certaines cérémonies », explique le rapport.

La montée en puissance des religieux dans les institutions juives se heurte donc à l’enracinement du judaïsme laïque à Bruxelles où, en dépit de la présence visible des Loubavitch, les tenants de la stricte orthodoxie juive sont marginalisés. L’exode des religieux bruxellois vers Anvers, la baisse de fréquentation flagrante des synagogues orthodoxes et de l’Athénée Maïmonide, l’école juive religieuse, en sont les preuves les plus explicites. A Bruxelles en particulier, et en Belgique de manière générale, la majorité de la population juive continue de ne pas manifester le moindre signe d’un repli vers une pratique religieuse de type orthodoxe. Mieux, les Juifs auraient tendance à redéfinir leur identité avec des référents non religieux : « Pour la majorité des Juifs toutefois, c’est une religion comme “mémoire” qui est le plus souvent valorisée, une religion désacralisée, détachée de la plupart de ses prescriptions », soulignent les auteurs du rapport de l’ORELA en décrivant la dynamique complexe du judaïsme belge.

Le rapport de l’Observatoire des religions et de la laïcité est accessible sur le site www.o-re-la.org

Grand Rabbin de Belgique, inconnu à cette adresse

Qui est le Grand Rabbin de Belgique ? Inutile de chercher, il n’y en a plus depuis 33 ans. Suite au départ en 1980 du Grand Rabbin de Belgique, Robert Dreyfus, les membres bruxellois et anversois du Consistoire n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la désignation du successeur de Robert Dreyfus qui demeure le dernier Grand Rabbin de Belgique dans les annales du judaïsme belge ! Le poste demeure donc encore vacant, même si personne au sein du Consistoire ne s’est manifesté pour qu’il soit à nouveau occupé. Par ailleurs, une partie du budget destiné au poste de Grand Rabbin de Belgique a été finalement attribuée au traitement d’une charge supplémentaire de Grand Rabbin à Bruxelles.

Afin de maintenir ce statu quo, les autorités consistoriales ont en effet imaginé un titre inédit et sui generis qu’elles ont attribué à Albert Guigui. En 1980, ce dernier devient Grand Rabbin attaché au Consistoire central israélite de Belgique. « Depuis lors, personne n’a remis le problème sur la table », observe Julien Klener. « Le ministère de la Justice ne nous a pas non plus demandé de pourvoir à ce poste. Nous vivons aujourd’hui sous ce statu quo. Il n’y a donc pas de Grand Rabbin de Belgique, mais il y a quatre rabbins qui portent le titre de Grands Rabbins, deux à Anvers et deux à Bruxelles. Considérons cela comme une originalité de la coupole consistoriale belge ! ». Une originalité qui ne fait qu’infirmer la volonté affichée d’un équilibre entre les différentes tendances présentes au sein du Consistoire. Si cette institution bicentenaire garantissait réellement la synthèse de tendances et sensibilités différentes du judaïsme, le compromis maintenu jusqu’en 1980 aurait pu et dû être trouvé par les représentants d’un judaïsme pluriel.

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