C’est une histoire qui remonte à fin 1941 ou début 1942. Je n’en ai jamais parlé à personne. Peut-être parce que je croyais qu’elle était dépourvue d’intérêt, peut-être parce que chacun d’entre nous a dans les replis de sa mémoire des choses auxquelles il n’a plus envie de repenser.
Ce jour-là, cédant à l’insistance d’un condisciple de l’Athénée de Charleroi, j’avais accepté de l’accompagner à une exposition de propagande. Le garçon avait 15 ans, moi deux de moins. C’était un adolescent boutonneux, aux yeux globuleux; il avait redoublé son année et restait presque toujours seul dans la cour de récréation. Plusieurs fois, il m’avait entrepris, parlant de nos profs : « Tous des Anglophiles et des couillons ». Commentant la situation militaire : « Avec les Russes en pleine déroute, la guerre serait bientôt terminée ». Normalement, j’aurais dû fuir ce garçon qui portait au revers de sa veste l’insigne du parti de Degrelle : une petite couronne dorée surmontée des trois lettres REX. Nous savions que son père était un rexiste notoire à Dampremy, et lui-même racontait qu’il faisait partie des Jeunesses légionnaires.
Il savait que j’étais juif, je savais qu’il me fallait garder mes distances avec ce type, mais il m’intriguait : comment pouvait-il aimer Hitler, alors qu’il se prétendait idéaliste et défenseur des opprimés ?
C’est donc la curiosité qui m’a incité à découvrir avec lui la « grande exposition » organisée par L’Ami du Peuple, une association fondée par un certain docteur Ouwerckx, et largement dotée par l’occupant pour propager les pires idées antisémites à travers le pays. J’y découvris des agrandissements photographiques montrant les différents visages du Juif : « dégénérés négroïdes » -c’était la terminologie- au regard halluciné, capitalistes repus, tels les Rothschild, enrichis par toutes les guerres qu’ils avaient fomentées, etc. Des planches pseudo-scientifiques expliquaient comment détecter les signes physiologiques des « fils de Sion », une salle était réservée à des agrandissements de dessins d’êtres à la face lippue, au gros nez et à la panse rebondie, se livrant à leur « ponnes bedides affaires ». C’est là que j’appris l’existence des Protocoles des Sages de Sion, ce plan de domination du monde qui, aujourd’hui encore, demeure la Bible des antisémites et qui retrouve une nouvelle jeunesse sous la forme de versions télévisées dans plusieurs pays arabes.
Heureusement, chez nous, après les horreurs de la Shoah, plus personne dans les grands médias respectables n’oserait reprendre de telles abominations. Plus personne ? C’est pourtant à certaines caricatures nazies de jadis que m’a fait penser un dessin publié dans De Morgen, ce quotidien flamand que j’ai longtemps apprécié. Dans son édition du 8 septembre 2011, pour illustrer une affaire de fraude fiscale et de comptes secrets en Suisse dans laquelle seraient impliqués de nombreux diamantaires anversois, le dessin du Morgenmontre un personnage se dirigeant vers un paysage de montagnes. Il est coiffé d’une kippa et porteur de deux grosses valises. Faisant d’une pierre deux coups, le dessinateur dit finement en légende : « Zwitzerland ? Het Beloofde Land » (Suisse, la terre promise).
Le texte fait ainsi d’une pierre deux mauvais coups en associant de façon subliminale Israël à une procédure judiciaire à laquelle il est totalement étranger.
Quand un petit périodique gratuit édité à Knokke sort un article à la con sur des estivants juifs religieux, c’est grave, mais l’audience est quasiment nulle. Par contre, le Morgen dispose d’un crédit moral considérable. Comment une telle vilénie a-t-elle pu échapper à son sens des responsabilités ?
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