L’opinion publique occidentale a largement dénoncé l’assaut israélien d’un navire turc de militants pro-palestiniens. Comment les Israéliens ont-ils réagi face à ce raid faisant neuf morts ? Zeev Sternhell et Tom Segev, deux intellectuels israéliens attentifs à l’évolution de leur société, nous font part de leur analyse.
Ce n’est pas la première fois que les forces navales israéliennes arraisonnent un navire souhaitant se rendre à Gaza. L’assaut lancé le 30 mai 2010 contre le Mavit Marmara, un navire affrété par une association islamiste turque, a défrayé la chronique en raison des neuf personnes tuées par le commando israélien de la marine dans les eaux internationales. Cet échec passe mal en Israël. « Pour les Israéliens, il n’y a rien de pire qu’une opération militaire qui échoue. Ils ne supportent pas que Tsahal soit à ce point mis en difficulté », souligne Tom Segev, journaliste au quotidien israélien de référence, Haaretz. « Les Israéliens sont en colère car ils auraient souhaité que tout cela se fasse proprement, rapidement et sans victime. Ils ont le sentiment que c’était un piège évitable, destiné à présenter Israël sous son visage le plus hideux. Même si les navires n’ont pas réussi à atteindre Gaza, les activistes de l’ONG turque ont médiatiquement gagné la bataille. Comme nous ne supportons pas perdre, c’est là que se situe le cœur de la contestation israélienne ».
Ce fiasco ne peut se ramener exclusivement à l’image d’Israël dans les médias internationaux. Pour Zeev Sternhell, professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem et chroniqueur à Haaretz, ce qui s’est produit dans les eaux internationales s’inscrit dans une accumulation inquiétante d’échecs successifs : « De la seconde guerre du Liban à l’intervention à Gaza fin 2008 en passant par l’expédition avortée de Dubaï, le crédit de bonne volonté dont Israël a joui pendant des années commence à s’éroder progressivement. Même notre capacité de dissuasion diminue. Nos ennemis ne nous craignent plus comme auparavant ». Zeev Sternhell considère même que cette opération est pire que la dernière guerre du Liban. « Nos responsables politiques et militaires, et Ehoud Barak en particulier, sont non seulement incapables de réfléchir sur un problème stratégique mais aussi sur des questions tactiques comme la préparation d’une opération militaire », réagit-il. « Si le ministre de la Défense savait que cette flottille était organisée par un groupe islamiste, à quoi s’attendait-il ? Il devait savoir que les commandos de la marine ne seraient pas accueillis avec le pain et le sel. Cela me fend le cœur car je sais que Barak est intelligent, je le connais bien. Malheureusement cette intelligence ne sert à rien si le dernier des demeurés prend les mêmes décisions ».
Perte de confiance
Lorsque l’opinion publique israélienne se demande si ses dirigeants sont capables de préparer une opération militaire aussi simple et qu’elle doute par conséquent de leur capacité à résoudre des problèmes aussi compliqués que le conflit israélo-palestinien, la question de la confiance est clairement posée. « Pendant longtemps, Israël était considéré comme un pays sérieux, où les dirigeants, permettez-moi d’être prosaïque, ne déconnaient pas », rappelle Zeev Sternhell. « De Ben Gourion à Begin, en passant par Eshkol et Shamir, gauche et droite confondues, nos dirigeants pouvaient prendre des décisions raisonnables face à des situations complexes et résister aux pressions dont ils faisaient l’objet. Ils inspiraient confiance aux Israéliens et la démocratie israélienne apparaissait comme un régime raisonnable. Aujourd’hui, les choses ont changé. Une élite politique minable s’est hissée au pouvoir et on s’arrache les cheveux de la tête. Ce n’est pas drôle car la vie des citoyens est en jeu. Quand on arrive à un point où la machine se grippe aussi fort, on se demande si la machine elle-même ne contient pas un vice de fabrication ».
Cette perte de confiance envers la classe politique est d’autant plus importante que les Israéliens ne se bercent plus d’illusions en ce qui concerne la paix avec les Palestiniens. « Ils aspirent à la paix, ils sont prêts à en payer le prix mais ils ont acquis la certitude que c’est un objectif impossible. Ils ont perdu tout espoir de paix », précise Tom Segev. « Il n’est pas surprenant que ce pessimisme ne fait qu’accroître le peu de crédit qu’ils accordent à la classe politique. Elle ne parvient pas à faire la paix et nombreux responsables sont empêtrés dans des procédures judiciaires : un ancien président de l’Etat est jugé pour viol, un ancien premier ministre est accusé de corruptions et certains ministres sont en prison ».
Cet incident contribuera-t-il à sensibiliser les Israéliens au blocus de Gaza ? Tom Segev en doute beaucoup, même si plusieurs intellectuels, à l’instar de David Grossman, jugent ce blocus immoral et impraticable : « L’échec de cette opération ne changera rien à l’indifférence que les Israéliens peuvent témoigner envers les Palestiniens ». Point de vue que ne partage pas Zeev Sternhell. « On recommence enfin à se poser des questions que nous avons tous négligées pendant des années, y compris des gens de gauche comme moi », fait-il remarquer. « On se demande enfin à quoi sert ce blocus. Israël bloque par exemple l’entrée de bonbons à Gaza. Il ne s’agit pas de matériel de guerre. On vise ici des produits de consommation courante qui pourraient rendre la vie un rien plus douce pour les enfants de Gaza. Il faut absolument lever ce blocus. Nous n’avons obtenu aucun résultat et nous rendons inutilement la vie difficile à la population palestinienne, tout cela pour en faire porter la responsabilité au Hamas. On voudrait que la population de Gaza renverse le Hamas grâce à ce blocus. C’est le contraire qui se produit, il en sort renforcé », admet l’historien israélien. Si Zeev Sternhell croit à un réveil du « peuple de gauche » en Israël, il reconnaît néanmoins que pour que les choses changent substantiellement, la gauche a besoin d’un encadrement politique. Or, ce dernier a complètement disparu et la participation des élites travaillistes à la coalition gouvernementale n’est pas étrangère à ce phénomène.
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