Les Juifs sont généralement associés à la gauche et aux forces de progrès. De Karl Marx à Daniel Cohn-Bendit en passant par Léon Blum, beaucoup de Juifs ont été emportés par une forme de messianisme sécularisée les poussant à croire en des lendemains qui chantent. C’est sûrement la raison pour laquelle il nous paraît étrange de voir des Juifs engagés à droite. Pourtant rien ne les en empêche. Avec la mobilité qu’ils ont connue depuis 1945, les Juifs appartiennent souvent aux classes moyennes au niveau d’éducation élevé. Dans cette perspective, ils peuvent, comme leurs concitoyens, se déterminer politiquement en fonction d’intérêts économiques.
Il ne doit donc pas être surprenant de voir un Juif, Jean-François Copé en l’occurrence, revendiquer la présidence de l’UMP, le parti rassemblant en France les forces de la droite républicaine. Si c’est bien la première fois qu’un parti de droite sera présidé par Juif (à condition que l’UMP survive à la crise interne qu’il traverse), on observe en revanche que cette famille politique a toujours compté dans ses rangs des personnalités juives. Ainsi, sous la IIIe République dans les années 30, Georges Mandel fut l’homme fort de la droite républicaine. Bête noire de l’extrême droite, il sera assassiné de 16 balles de mitraillette dans le dos par la Milice de Vichy le 4 juillet 1944.
Ce crime lâche devrait signifier qu’entre les Juifs et l’extrême droite, un fossé infranchissable a toujours existé. Et si ce n’était pas toujours le cas ? Alors que la majorité des Juifs optent pour la gauche ou le centre-droit, certains d’entre eux se laissent séduire par le
nationalisme le plus intransigeant. Edmond Bloch illustre parfaitement cet engagement atypique. Avocat et ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il dirige une des plus grandes associations de mutilés de guerre. Il crée l’Union patriotique des Français israélites. Très apprécié des ligues d’extrême droite, il mène une croisade contre les communistes, Léon Blum et le Front populaire. Pour la majorité des Juifs, il est le « Juif fasciste ». Prisonnier de sa haine du Front populaire, il sous-estime complètement l’antisémitisme de ses amis d’extrême droite et néglige la montée du nazisme en Allemagne.
En Allemagne aussi, des Juifs ont versé dans le nationalisme le plus exacerbé. Le poète juif Ernst Lissauer a composé en 1914 le Chant de haine contre l’Angleterre (Hassesang gegen England) qui lui a valu une décoration personnelle de l’Empereur Guillaume II, ainsi que les louanges de la presse d’extrême droite. Et que dire de Reinhold Scholem, le frère aîné du grand spécialiste israélien de la mystique juive (Gershom Scholem) ? Jusqu’à sa mort, dans son exil australien, il est demeuré fidèle à ses convictions pangermanistes. Il a même déclaré à son frère en visite en Australie après la guerre qu’il n’avait pas laissé Hitler lui dicter ses opinions politiques !
On imagine sans peine Jean-François Copé reprendre à son compte les propos de Reinhold Scholem : ce n’est pas le Front national de la famille Le Pen qui va lui dicter ses opinions politiques. En quelques mois, Jean-François Copé s’est imposé comme le porte-étendard de la droite « décomplexée ». Avec brutalité et outrance, il se focalise sur l’islamisation de la France comme certains se déchainaient par le passé sur la menace bolchévique. En glissant sur le terrain privilégié de l’extrême droite, Jean-François Copé risque de faire éclater les balises qui séparent son parti du Front national. Mais il risque aussi de se faire déborder complètement par l’absence totale de complexes du Front national en matière de haine de l’Autre. Et dans l’ADN de ce parti, le Juif apparaît comme l’incarnation ultime de l’Autre qu’on se plaît à haïr.
Quel que soit le pays d’Europe où ils vivent, les Juifs ne pourront jamais devenir des nationalistes ou des tenants de l’extrême droite. Le destin tragique des quelques égarés qui ont tenté par le passé cette voie témoigne de l’impasse sur laquelle débouche ce choix. Les Juifs sont certes des citoyens comme les autres : certains sont de gauche, d’autres de droite. Avec l’extrême droite, c’est différent. Il y aura toujours six millions de morts qui nous séparent d’elle et de son idéologie, même si ses membres ont mis en sourdine le discours antisémite pour privilégier le combat contre l’islam.
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