Henri Raczymow se met dans la peau d’un jeune homme de 20 ans dans le Paris de 1968, un jeune homme tout à fait lui-même et tout à fait un autre. Dans ce nouveau roman, il lâche les rênes de son écriture qui le faisaient si finement, si fidèlement, si fraternellement décrire la fin de vie de Proust (Notre cher Marcel est mort ce soir), rendre compte de son voyage en Pologne (Dix jours polonais), ou de son voyage dans le temps et dans les lieux de son enfance et adolescence (Points de chute).
Nous avons là un écrivain qui, s’appuyant pourtant sur la rigueur et les exigences stylistiques bien connues de Flaubert, et plus particulièrement de la construction narrative de son Education sentimentale, se livre en pleine liberté, en pleine délectation aux joies de l’écriture et de ses jeux. Les 20 ans de son héros, Richard Federman, « Riri » pour les intimes, ont apparemment contaminé son auteur. Nous suivons ainsi, ravis, les aventures de son « garçon flou », qui nous confie avec moult réflexions délicates, acides et drolatiques, ses errements, ses ambitions, et surtout le parcours sinueux de son éducation sentimentale, ses « amours élastiques », comme le dit si bien Flaubert. L’esprit pétille, l’humour fleurit et parfois même le fou rire qui n’est pas du tout flou celui-là, nous fait chavirer. Penché sur l’épaule de son « Riri », l’auteur, en grand frère à la fois bienveillant et ironique, s’en donne à cœur joie et ne nous fait grâce d’aucune de ses lâchetés, de ses rêveries et désillusions, de ses contradictions aussi.
Richard Federman veut conquérir Paris à la manière de Rastignac, de Lucien de Rubemprè ou de Fréderic Moreau. Mais ce qui le préoccupe pour l’instant, c’est la conquête des femmes. « A nous deux la femme ». Et elles sont nombreuses, celles qu’il convoite. Il se fixe cependant principalement sur une. Elle est mariée, elle est douce et maternante, irrésistible avec ses yeux noirs, sa voluptueuse gentillesse et l’incertitude troublante de ses vrais sentiments. « Riri » rêve, nouveau Walter Mitty, il se voit en pompier triomphant et flamboyant, c’est le cas de le dire, la sauvant des flammes. Il mélange réel et illusion. Ce qui donne des scènes loufoques à souhait, comme celle où s’intercalant au milieu du discours raciste du mari, il se voit sur la plage en compagnie de sa belle presque nue, qu’il embrasse tendrement avec comme fond sonore « Cuando calienta el sol qui en la playa ». Plaisir pour nous de retrouver chansons et saveurs du passé.
Mais qui aime-t-il ? Esther Litvak, sa directrice de thèse, si fine et intelligente, si piquante (au début) ? Son élève Rosine Dufreynois ? Léna Chevalier, si directe et simple, si proche et lointaine ? Ou surtout cette femme mariée et intouchable, cette si orientale et appétissante Solange Sarfati, comme une fleur au milieu de ses lingeries féminines ? Qui choisir ? « D’être prisonnier de ses liens me permet justement de ne pas choisir, de rester devant ma vie comme devant un paysage vide, ma vie comme le cadre vide d’un tableau absent. J’y trouve mon compte en passivité ». Nous sommes en 68 et Paris est en pleine effervescence. Ce n’est plus le temps de la passivité, très mal vue, surtout dans le milieu étudiant. La révolution appelle, réclame, exige la participation de tous, à grands cris. D’ailleurs il n’y a qu’elle qui soit digne d’intérêt. Nous voilà plongés dans les évènements. La société bascule et se met à croire à l’impossible. « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Richard court lui aussi un peu, et s’essouffle bien vite ! Il préfère nettement ses rendez-vous d’amour.
Il ne fait que flirter avec la révolution. Difficile de transformer « l’homme-plume » en « homme-pavé ». Notre Riri est dans un bus, il tient à la main son vieux cartable de lycée et il regarde en « touriste » défiler Pars, défiler ses rêves de gloire, défiler ses femmes. Le garçon flou est pourtant bien lucide, il n’est pas dupe. Il ne prend pas les vessies pour des lanternes. La vie est-elle une série de mises au point, pour rendre net ce qui est flou ? Et comment s’opère cette mise au point ? Par l’écriture ?
Henri Raczymow, Un garçon flou, éd. Gallimard
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