Avec Maxime Steinberg, la communauté juive de Belgique vient de perdre l’une des figures majeures de l’après-Shoah. Malgré un départ bien mal auguré (contrairement à son père, Mendel, sa mère, Ruchla, ne revint pas de déportation), sa vie se révéla des plus fécondes : un mariage heureux, de magnifiques enfants et des travaux scientifiques qui restent à ce jour incontournables. Oui, on doit parler pour la Belgique d’« effet Steinberg » tant sa contribution à l’histoire de la persécution des Juifs de Belgique est immense.
Nul doute que l’enfant caché a bien marqué de son sceau l’histoire de notre petite judaïcité dans laquelle, il est vrai, il hésitait à se reconnaître pleinement. Car, après avoir quitté, lentement mais sûrement, les rivages des certitudes communistes, Maxime choisit de n’appartenir à aucune école, ni mouvement, convaincu qu’un chercheur ne devait devenir prisonnier d’aucune pensée. S’il paya chèrement ce droit à la liberté (victime d’ostracisme, de combien de prix et de commissions ne fut-il pas privé ou exclu ?), il est sûr aussi que ce choix se révéla, en final, payant pour être tout à la fois gage de rigueur et d’impartialité. C’est Maxime que l’on vint chercher pour démontrer la culpabilité du SS Kurt Asche au procès de Kiel; c’est toujours lui qu’on chargea d’écrire le parcours historique du Musée juif de la déportation de Malines, encore lui, pour concevoir le pavillon belge d’Auschwitz. Lentement mais sûrement, l’iconoclaste Maxime sut s’imposer au sein de sa communauté d’origine, comme d’ailleurs de la Communauté française de Belgique (au sein de la cellule Démocratie ou Barbarie).
Comme l’a fort justement souligné Thomas Gergely, l’actuel directeur de l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB (sans doute la première institution à l’avoir accueilli), dans son oraison funèbre, on peut déjà mesurer ce que sera l’absence du Maître : « Si nous perdons de l’or ou de l’argent, disaient en effet nos Sages, il en restera toujours assez pour le remplacer; mais quand nous perdons un très grand maître, où trouverons-nous le remplaçant ? ». Cela vaut pour Maxime, que le CCLJ, à travers Regards, avait choisi d’honorer du titre de « Mensch de l’année 2008 ». Thomas Gergely nous a rappelés que ce titre bimillénaire de Mensch, d’Homme avec majuscule, confère dans le judaïsme le statut le plus prestigieux qu’on puisse espérer. D’après les inépuisables sentences des Sages, seul peut aspirer au titre d’Homme, « celui qui, par son courage moral, aura su rester homme, là où il n’y avait plus d’hommes ». La perte de Maxime est d’autant plus dramatique que les tâches qui s’annoncent restent immenses. Comment oublier que Maxime travaillait d’arrache-pied au parcours du nouveau Musée de Malines, dont l’inauguration est prévue en 2012, dans le cadre de la présidence belge de la Task force sur l’éducation à la Shoah. Nul doute que l’équipe muséale saura s’inscrire dans ses pas. Nul besoin aussi d’évoquer les qualités de Laurence Schram, sa plus proche collaboratrice, Herman van Goetem, l’historien anversois en charge du parcours historique, et de Ward Adriaens, le directeur du Musée. L’héritage de Maxime ne sera pas perdu.