A l’occasion de l’inauguration de la place Albert 1er de Belgique à Tel-Aviv, l’étonnant et mirlitonesque Souhail Chicha qui, hier, défendait en notre ULB, son frère « indigène » Dieudonné, s’en est prit au Roi des Belges dans une bien curieuse diatribe. Centrée autour de l’idée qu’Israël commettrait un ethnocide à Gaza (en quoi la majorité ou l’identité arabe de Gaza serait-elle menacée depuis le retrait des Israéliens ?), sa conclusion vaut son pesant d’huile d’Argan : « Pourriez-vous, oh (sic) noble Sire, en mémoire de mes pairs exterminés par vos pères, rappeler à vos hôtes sionistes ces quelques vers de feu Mahmoud Darwich : « Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe… Palestine est devenue mille corps mouvants sillonnant les rues du monde, chantant le chant de la mort, car le nouveau Christ, descendu de sa croix, porta bâton et sortit de Palestine ». Sire, je demeure de vos sujets le plus dominé ».
Non content de reprendre l’antienne de la Palestine-Christ assassinée par les Juifs, Chicha se pique au jeu de la victimisation en invoquant d’impossibles crimes belges au Maroc. On se souviendra d’abord que la colonisation du Maroc fut particulière : mandataire, tardive et brève. On se souviendra ensuite du sort de ces autres indigènes dont il ne parle jamais. Je pense évidemment aux 300.000 Juifs natifs du Maroc, amenés, pour diverses raisons, à devoir quitter des villes et des villages où ils étaient enracinés depuis des millénaires, bien avant même l’arrivée de l’islam. Je puis d’autant plus en parler que je reviens précisément de ce pays aux mellahs désormais désespérément vides. Où sont passés les Juifs d’Essaouira, l’ancienne Mogador ? Saviez-vous qu’ils y furent majoritaires ? En moins d’une génération, l’Orient s’est vidé de toutes ses minorités indigènes non arabes : je ne parle pas des Pieds-noirs d’Algérie mais bien des Juifs, des Grecs, des Sabéens, des Syriaques, etc. Sans s’apparenter à la Shoah, mais bien par certains aspects à la Nakba, ces exils ne devraient-ils pas interroger un tant soit peu notre « indigène » belgo-marocain ? Y a-t-il des dominés et des indigènes moins intéressants que d’autres ? Or, que dire sinon que l’on ne peut que se grandir en essayant de comprendre la souffrance de l’Autre, bref, en se dégageant d’une weltanschauung doloriste et ethnocentriste. Un peu d’universalisme que diable. Un chouia !
Le côté rassurant de l’affaire est que M. Chicha est loin d’être prophète en son pays d’origine. Dans le cadre de la présentation du projet « Aladin » au Maroc, j’ai été amené à rencontrer d’authentiques intellectuels. Lancé sous le patronage de l’UNESCO, initié par la Fondation pour la mémoire de la Shoah (FMS), la vocation du projet « Aladin » est tout à la fois de faire connaître la Shoah, de combattre la déferlante négationniste, les amalgames et la banalisation et de promouvoir la connaissance du judaïsme en renforçant le dialogue interculturel, la tolérance et la compréhension de l’Autre. Je puis vous assurer que l’écoute a été à chaque fois au rendez-vous. A Rabat comme à Casablanca, nos auditeurs firent preuve non seulement de respect et de compassion pour les victimes de la Shoah mais aussi de maîtrise du sujet. Pas la moindre trace négationniste. Et si, au moment du débat, la question palestinienne fut évidemment abordée, personne ne songea, après avoir écouté des passages de Si c’est un homme de Primo Levi, précisément traduit en arabe, a évoquer le moindre génocide ou ethnocide gazaoui.
Que cela plaise ou non à nos amis négationnistes, les génocides restent des événements heureusement exceptionnels dans l’histoire de l’Humanité.
N.B. Ne manquez pas les conférences du Collège de Belgique les 10 et 31 mars prochains (à 17h à l’Académie royale de Belgique). J’y évoquerai deux questions qui fâchent : la singularité de la Shoah et la tentation négationniste dans les trois cas des génocides arménien, juif et tutsi.
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