Le Pakistan, qui a commémoré le 14 août son soixantième anniversaire, serait-il une affaire juive ? En raison du rôle considérable joué par un Juif autrichien, Léopold Weiss, dans la création de cet Etat dont il fut idéologue, haut fonctionnaire et représentant à l’ONU, on peut répondre « oui » à cette question. Et si le Pakistan est devenu un foyer de fondamentalisme et d’intégrisme musulman, on le doit en partie à ce Juif à l’itinéraire hors du commun. Rien ne le prédestinait à consacrer sa vie à l’islam et au Coran. Né en Galicie en 1900, Léopold Weiss incarne à merveille cette Mitteleuropa juive du début du XXe siècle. Installé à Vienne avec sa famille, il s’intéresse à la psychanalyse et rejoint ensuite Berlin où il devient assistant du cinéaste Murnau. Mais ce sera dans le journalisme qu’il se fait un nom. Il écrit dans le très élitiste Frankfurter Zeitung. Bien qu’il évolue avec aisance dans la bohème intellectuelle de Berlin et de Vienne, l’Occident lui paraît placé sous le signe du vide spirituel. C’est en 1922, lors d’un séjour en Palestine, qu’il comble ce vide en tombant sous le charme de l’Orient arabe. En 1926, il se convertit à l’islam et prend le nom de Mohammad Asad. Il rompt avec le judaïsme pour devenir un acteur essentiel du réveil politique et idéologique de l’islam. Curieusement, ce Juif agnostique sera séduit par le courant le plus rétrograde de l’islam, le wahhabisme, qu’il considère comme son expression la plus pure et dont le berceau est l’Arabie Saoudite. Il y vit quelques années. Idéaliste et allergique à la moindre compromission, il sera déçu par l’expérience saoudienne qui ne répond pas à ses attentes. Il poursuit sa quête d’islam pur et imperméable à toute influence occidentale dans l’Empire des Indes à partir de 1932. L’agitation qui y règne autour de la création d’un Etat pour les musulmans du sous-continent indien retient son attention. La création du Pakistan, le « Pays des Purs », s’impose à Asad comme un rêve à réaliser mais aussi comme un laboratoire où il peut mettre en oeuvre son projet politico-religieux : un Etat dans lequel les formes et les objectifs du gouvernement sont déterminés par la loi religieuse islamique, la Charia. Car pour Asad, l’islam idéal ne peut s’épanouir que dans un Etat islamique tout entier, tourné vers la pratique de la Loi divine. Il se heurte de plein fouet à l’élite pakistanaise laïque emmenée par Mohammed Ali Jinnah, pour qui la création du Pakistan répond essentiellement à un dessein politique séculier : l’autodétermination des musulmans de l’Empire des Indes au sein d’une nation non théocratique où la religion relève de la sphère privée. Directeur du ministère de la Reconstruction islamique du Pakistan, Asad s’efforce de peser dans le débat constitutionnel. Si son projet fondamentaliste n’est pas retenu par l’assemblée constituante, les gouvernements successifs vont progressivement s’en inspirer en orientant le Pakistan dans la voie d’une République islamique où la loi divine l’emporte sur celle des hommes. Il quittera le Pakistan en 1959 après l’avoir représenté à l’ONU. Il n’a pas non plus trouvé dans ce pays l’islam pur dont il rêve depuis 1922. En fait, il ne le trouvera jamais, et c’est paradoxalement dans cette Europe qu’il a stigmatisée pour son vide spirituel qu’il vivra jusqu’à sa mort en 1992.
Si le parcours de Weiss-Asad illustre remarquablement la possibilité de passer d’une civilisation à une autre, il comporte en revanche une part inquiétante et énigmatique : la quête spirituelle n’a pas mené cet homme ouvert et raffiné vers les versants tolérants et humanistes de l’islam mais vers le fondamentalisme religieux.