Un maire fidèle à sa mémoire (juive)

Alors qu’en Belgique les amalgames racistes de l’unique député du Parti populaire sur les Roms illustrent ce que ce parti entend par « droite décomplexée », aux Etats-Unis, un homme de droite de premier plan a choisi d’emprunter une voie radicalement opposée à celle du populisme et de l’intolérance. Il s’agit du maire républicain de New York, Michaël Bloomberg. Ce dernier a décidé de défendre le projet de construction d’un centre culturel musulman comprenant une mosquée, dans un immeuble situé à deux rues de Ground Zero, le lieu où se dressaient les tours jumelles avant le 11 septembre 2001.

Inévitablement, ce projet suscite la polémique. Pour certains, la construction d’une mosquée proche d’un lieu où des islamistes ont tué des milliers des gens risque de heurter les familles des victimes. Pour d’autres, moins nuancés, comme les mouvements Tea Party ou la Coalition chrétienne, cette construction est un acte hostile, une déclaration de guerre.
En soutenant avec détermination ce projet de mosquée à Manhattan, Michaël Bloomberg en a surpris plus d’un. En apparence, rien ne le prédestinait à adopter cette position. Ce milliardaire à la tête d’une société d’informations financières, républicain, certes modéré, évolue dans des cercles où ce projet ne fait pas l’unanimité. Personnalité en vue dans la communauté juive, Michaël Bloomberg compte également parmi les soutiens les plus inconditionnels de la politique israélienne. Comment expliquer alors que cet homme se transforme en figure de proue progressiste de la tolérance américaine ? Pour répondre à cette question, il faut lire le discours qu’il a prononcé le 3 août dernier à Governor’s Island. Ce discours poignant sur la tolérance et l’ouverture sur l’Autre révèle une personnalité riche qu’on ne peut définir par des simplifications fallacieuses. Après avoir rappelé que New York a été bâtie par des immigrés, il a déclaré que « les musulmans font autant partie de notre ville et de ce pays que tout autre groupe. Ils sont autant les bienvenus que quiconque à pratiquer leur culte dans le bas de Manhattan ». Il n’a pas non plus hésité à revenir sur un fait que d’aucuns négligent : « N’oublions pas que des musulmans figurent parmi ceux qui furent assassinés le 11 septembre. Nous trahirions nos valeurs et nous ferions le jeu de nos ennemis si nous traitions les musulmans différemment de tout autre citoyen ». Mais l’argument le plus convaincant, il le tire de son identité juive. Car dans son « discours sur la mosquée », il revient sur un épisode peu connu de l’histoire de New York : « Dans le milieu des années 1650, des membres de la petite communauté juive avaient adressé une pétition au gouverneur néerlandais Peter Stuyvesant, pour obtenir le droit de construire une synagogue. Ils furent recalés ». Si cet exemple remonte au 17e siècle, l’homme puissant et riche qu’est Michaël Bloomberg a connu dans sa jeunesse une situation analogue. Pour pouvoir acquérir une maison dans un quartier où les Juifs n’étaient pas les bienvenus, son père a dû recourir à un prête-nom. C’est justement dans cette expérience personnelle que réside la clé de l’attitude du maire de New York. Comme beaucoup de Juifs, il s’est heurté personnellement à cette barrière invisible mais bien réelle de l’antisémitisme wasp (White Anglo-Saxon Protestant), dont on oublie parfois à quel point il était répandu et assumé aux Etats-Unis.
Dans cette affaire, il est regrettable qu’une organisation juive antiraciste aussi prestigieuse que l’Anti-diffamation League (ADL) n’ait pas partagé l’indignation de Bloomberg face à l’intolérance religieuse. Son directeur général, Abraham Foxman, s’est opposé publiquement à la construction du centre musulman. C’est peut-être son droit, mais il a malheureusement justifié son refus en comparant ce centre culturel et religieux au Carmel d’Auschwitz ! Comparaison insultante et inappropriée. Les déclarations de Foxman ont scandalisé de nombreux sympathisants de l’ADL au sein de la communauté juive. Ce qui signifie malgré tout que les Juifs américains n’ont pas succombé aux sirènes des préjugés et de la peur.
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