Voilà un événement comme il n’en arrive pas souvent dans l’histoire de l’humanité, et du monde arabe en particulier. Il y a deux ans à peine, à l’écoute du « Yes we can » que martelait Barack Obama avec conviction, le monde entier se faisait ce soir-là la plus haute idée qui soit de la politique. Et voilà que l’idée a fait son chemin. L’Histoire du monde s’écrit aujourd’hui à Tunis et au Caire et répond en écho à ce formidable cri de volonté. Le défi est énorme à relever, mais on ne saurait s’arroger le droit de manifester une once de dédain ou d’ironie sans avoir d’abord admis et admiré ce que les Tunisiens et les Egyptiens ont fait et qui est proprement fascinant.
Rappelez-vous : depuis la chute du mur de Berlin, une vague démocratique avait balayé le monde, en Europe orientale, en Afrique, puis vint le tour de l’Amérique latine. De la Russie de Poutine au Venezuela de Chavez, en passant par les secousses sanglantes et violentes de la Yougoslavie et les régressions en Afrique, les résultats n’ont pas été toujours probants. Quoi qu’il en soit, cette vague est passée au-dessus du monde arabe, et de multiples hypothèses sont venues expliquer dès lors cette exception : c’est que l’islam contredit la logique individualiste; ou alors, c’est qu’une démocratie s’appuie sur des classes moyennes, lesquelles font cruellement défaut en pays arabe. Enfin, pour des masses dont le combat de tous les jours est de manger, les droits de l’homme sont un mets de luxe. Bref, le monde arabe était un continent perdu pour la démocratie, et ce d’autant plus, que toutes les fois que des élections ont été organisées, les uniques vainqueurs ont été les partis islamistes qui ont vocation à établir une théocratie en guise et place de démocratie. Or, voilà que c’est de ce monde arabe que monte la revendication la plus élémentaire. Voilà qu’il nous étonne et nous surprend. Bien des préjugés sont tombés ou vont tomber : la démocratie ne leur est pas étrangère, elle n’est pas une invention occidentale à usage interne seulement.
Le Dieu technologique
Rendons à Dieu ce qui appartient à Dieu, en l’occurrence le Dieu technologique. Il n’y aurait pas eu d’Affaire Dreyfus sans le rôle de la presse quotidienne et pas de Révolution de Jasmin aujourd’hui sans Twitter et Facebook. Au 19e siècle, cela n’avait pas empêché le quotidien français La Libre Parole de répandre son poison antisémite à des milliers d’exemplaires, de même qu’aujourd’hui, internet accueille les sites les plus odieux. En vérité, ce n’est pas la technique qui est foncièrement bonne ou mauvaise, mais précisément ce que les hommes en font comme usage. Et là incontestablement, elle a servi à dévisser les hommes forts de leur piédestal d’argile. Certes, il faut reconnaître également le rôle capital et responsable de l’armée qui, dans les deux cas, a apporté son soutien au peuple, admettant bien la légitimité défectueuse sur laquelle reposait le régime. C’est l’armée qui a évité que l’affaire tourne au carnage et se déroule sans effusion de sang. Par ailleurs, les deux révolutions nous renvoient au fondement des relations entre gouvernants et gouvernés : contrairement à l’idée que l’on s’en fait, l’autorité ne réside pas dans la classe dirigeante et son leader, mais dans le peuple. C’est lui qui par son obéissance confirme tous les jours leur pouvoir. Vient-il à remettre en cause cette obéissance de tous les jours qu’il suffit de deux temps trois mouvements, dix-huit jours tout au plus, pour que le grand homme prenne la fuite ou disparaisse.
Que ce mouvement oblige les gouvernements provisoires à Tunis et au Caire à organiser des élections, cela semble à peu près acquis. Les nouvelles autorités de ces pays sont-elles capables d’assurer des élections régulières, plurielles et libres, et pourront-elles instaurer une culture politique libérale à l’écoute de la nation comme des individus qui la constituent ? Il faudra juger sur pièces. Le tournant de la modernité a été opéré, puis il s’est épuisé, et il devrait connaître un nouveau souffle si ce premier essai est transformé. Car il ne suffit pas de dire non à Ben Ali et Moubarak. Il faut également s’entendre sur les règles du jeu, ce qui a toujours été le problème des révolutions. L’exemple français est particulièrement révélateur des difficultés : tous étaient contre l’Ancien Régime, mais le chemin fut ardu et sanglant pour en établir un autre, et il a fallu près d’un siècle pour rétablir durablement la République. Mais quand bien même le monde arabe entame aujourd’hui une longue marche vers la démocratie, celle-ci commence, d’ores et déjà, à susciter des effets : Iran, Algérie, Yémen, Lybie, Bahreïn…, l’onde de choc ne fait que commencer et ne semble pas prête de s’arrêter.
Eviter une troisième intifada
Certes, l’Egypte mise à part, l’onde de choc démocratique semble demeurer encore éloignée de l’épicentre israélien. Qu’en sera-t-il donc de la Jordanie, du Liban, de la Syrie et de la Palestine, celle du Fatah et celle du Hamas ? La revendication initiale et unanime visant l’instauration d’un processus électoral, tout pouvoir qui ne repose guère sur cette légitimité populaire semble trembler aujourd’hui. Il n’est pas exclu que les monarchies parviennent à mieux s’en sortir, dans la mesure où leur autorité repose sur une légitimité traditionnelle susceptible d’en imposer encore. La Jordanie pourrait donc mieux affronter la vague que la Syrie. Mais dans un cas comme de l’autre, s’il y a bien un argument éculé qui ne tient plus la route pour justifier l’absence de démocratie, c’est, d’un côté, l’existence d’Israël ou, à l’opposé, la menace islamiste. C’est sur la manipulation de l’un ou l’autre de ces deux prétextes que l’on a étouffé la revendication démocratique. Certes, le cas du Liban atteste des difficultés réelles et de l’incertitude que des élections peuvent produire.
De son côté, en proclamant l’organisation de nouvelles élections, l’Autorité palestinienne, dont la légitimité s’amenuisait à mesure qu’elle en repoussait l’échéance, révèle une maturité et une sensibilité à la pression populaire qui ne peut que lui être favorable. Le Hamas qui s’est prononcé avec fermeté contre une telle consultation suggère que la popularité dont il jouissait s’est sensiblement détériorée, ce qui est une bonne chose si cette évolution se confirme. Enfin, on peut se demander également si, faute de négociation, et pour conjurer le retour à la violence d’une troisième intifada, quelque chose de cette culture politique de la manifestation non violente ne pourrait pas faire trembler et vaciller les assises peu solides et si peu légitimes de l’occupation israélienne. D. Ch.
La quête de démocratie palestinienne
La possibilité de mener une révolte pacifique dans un pays arabe a évidemment retenu l’attention des Palestiniens. Ils ont pu voir des populations arabes exprimer pacifiquement leur mécontentement et formuler des demandes claires en ce qui concerne la fin de la corruption et la mise en place d’un régime démocratique. Pour Saman Khoury, président de Panorama, une ONG palestinienne de défense de la démocratie et des droits de l’homme, les Palestiniens ont rapidement fait le lien avec leur situation pour s’apercevoir que le déficit démocratique existe aussi en Palestine : « Mahmoud Abbas n’occupe pas encore le pouvoir depuis vingt ans ou trente ans. Toutefois, les Palestiniens commencent à s’inquiéter en raison du non-respect des échéances électorales : il a été élu en 2005, et des élections devaient se tenir en 2009.Elles n’ont toujours pas été organisées ! Nous sommes aujourd’hui en 2011, et personne ne veut vivre un remake de ce qui s’est fait dans le monde arabe depuis des dizaines d’années, c’est-à-dire être gouverné par des despotes corrompus incapables d’envisager un instant l’alternance démocratique ».
Il y a quelques jours la présidence de l’Autorité palestinienne a finalement annoncé que des élections présidentielles, législatives et municipales se tiendront avant septembre 2011. Les Palestiniens sont perplexes face à cette décision, car le Hamas a immédiatement réagi en déclarant qu’il n’y aura pas d’élections à Gaza, où il règne sans partage depuis 2006. Nombre de Palestiniens se mobilisent aujourd’hui pour que cette séparation entre la Cisjordanie et Gaza prenne fin. « Ils craignent qu’elle soit éternelle », commente Saman Khoury. Les Palestiniens ont donc pris conscience que cette séparation doit être l’occasion de faire entendre leur voix auprès de leurs dirigeants. « C’est aussi cela la démocratie : que le pouvoir sache ce que souhaite la population », précise Saman Khoury. « Le mouvement populaire en faveur de la tenue d’élections en Cisjordanie et à Gaza est une manière parmi d’autres de dire à nos dirigeants : vous ne pouvez pas confisquer le pouvoir en le monopolisant illégitimement pendant trente ans », conclut-il. V. Lemberg
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