Un opéra contestataire et contesté

La dernière production de l’opéra de Flandre, Samson et Dalila, mise en scène par l’Israélien Omri Nitzan et le Palestinien (Arabe israélien) Amir Nizar Zuabi, a suscité la polémique et fait grincer des dents. Cet opéra de Camille Saint-Saëns porte sur la séduction de Samson par Dalila. Elle le trahit en lui coupant les cheveux -secret de sa force- pour le livrer à ses ennemis philistins. Humilié, aveugle et emprisonné dans Gaza, Samson implore Dieu pour qu’il lui rende sa force. Le miracle se produit : il détruit le temple où il est censé divertir les Philistins en écartant les colonnes du palais pour le faire s’écrouler. Par cet acte, il se suicide et tue plusieurs milliers de Philistins. De cet épisode biblique, la mémoire collective retient plutôt les péplums hollywoodiens et oublie qu’il s’agit probablement du premier attentat-suicide de l’histoire de l’humanité. Cette particularité n’a pas échappé à Omri Nitzan et Amir Nizar Zuabi, lesquels ont choisi de concevoir une mise en scène de Samson et Dalila de Saint-Saëns en braquant le projecteur sur le conflit israélo-palestinien. A ceci près que les rôles sont inversés. Les Israéliens deviennent les Philistins et Samson, le Juge d’Israël, se transforme en leader palestinien. Lorsqu’il se suicide, il n’écarte pas les colonnes mais se fait sauter avec une ceinture d’explosifs. Si de nombreux éléments sont suggérés, la référence à l’occupation israélienne des Territoires palestiniens est certaine.
La première salve de critiques ne mérite pas que l’on s’y attarde dans la mesure où elle a été tirée 20 jours avant la première par un magazine juif anversois qui, sans avoir vu la moindre représentation de cette version 2009 de Samson et Dalila, la présentait comme un brûlot anti-israélien, voire antisémite. Il est en revanche intéressant de se pencher sur ceux qui ont effectivement assisté à cet opéra, en y éprouvant un sentiment de malaise. Ils regrettent qu’une si belle mise en scène et tant de talents soient mis à la disposition d’un projet artistique aux contours politiques simplistes : des bons Palestiniens face aux méchants Israéliens. La présentation est évidemment très manichéenne, comme c’est le cas dans de nombreux opéras. Et à plus forte raison dans ceux qui se nourrissent de récits bibliques ou mythologiques. Le malaise s’accroît auprès d’un public juif, conscient de la complexité des enjeux du conflit israélo-palestinien, lorsqu’un héros biblique est transformé le temps d’un opéra en « martyr » palestinien commettant un attentat-suicide. Cette inversion audacieuse peut devenir douteuse pour certains esprits si elle n’est pas nuancée ni argumentée subtilement. Or, l’opéra n’a jamais eu cette vertu; il grossit généralement les traits et fait abstraction de la nuance dans le récit.
Une personne venue voir cet opéra à Gand, avec le CCLJ, a fait remarquer que « ce projet ne sert qu’à exacerber des rancoeurs sans proposer la moindre solution… ». Sûrement. Mais est-ce vraiment le rôle des artistes d’apporter des solutions à un conflit que les politiques n’ont toujours pas résolu ? Omri Nitzan et Amir Nizar Zuabi ne prouvent-ils pas qu’Israéliens et Palestiniens peuvent concevoir une création artistique ensemble, et prouver par la même occasion que le dialogue et le respect sont possibles ? C’est vrai, leur collaboration ne débouche pas sur la moindre solution. Ils n’ont d’ailleurs jamais affiché cette prétention. Ainsi en janvier 2009, ils ont pris soin de préciser dans un entretien accordé au magazine de l’Opéra de Flandre que « leur dialogue ne peut exister que parce qu’il est une objection au désastre de l’occupation. Ce n’est pas un dialogue de l’espoir, mais un dialogue de la contestation ».
Si cette collaboration artistique comporte des lourdeurs et des imper-fections, elle aura permis à deux Israéliens, un Juif et un Arabe, d’ouvrir l’univers de l’opéra à une réalité politique contemporaine tragique. Lorsque celle-ci disparaîtra au profit de la paix, Omri Nitzan et Amir Nizar Zuabi pourront alors mettre en scène ensemble un opéra parce qu’ils partagent le même désir artistique et non malgré ce qu’ils sont chacun : un Juif et un Arabe.

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