Nous étions nombreux à souhaiter en silence que l’auteur de la tuerie de l’école juive de Toulouse et l’assassinat des quatre militaires de Montauban soit un militant d’extrême droite. Et lorsque cette piste a été explorée par les enquêteurs, nous éprouvions une forme de soulagement. De courte durée puisque très rapidement, ils ont identifié et localisé le tueur : Mohamed Merah, un Français de confession musulmane. On peut imaginer sans peine les remarques peu amènes des champions du politiquement incorrect : les belles âmes bien pensantes se sont volontairement aveuglées en niant le problème de l’islam en Europe, etc.
Oui, nous redoutions que l’identité du tueur soit à nouveau exploitée contre la minorité musulmane d’Europe. Lorsqu’ils en ont pris connaissance, des millions de musulmans ont dû se dire l’espace d’un instant que cela allait à nouveau se retourner contre eux. Est-ce un crime que de prendre en compte cette donnée du problème, est-ce de l’aveuglement ? Non. Cette réaction exprime le souci et la bienveillance qu’on peut avoir pour autrui. Et cela ne nous empêche pas de nommer les choses et de nous attaquer à cette gangrène antisémite qui progresse au sein du monde musulman.
Un nombre impressionnant d’analyses ont été publiées sur cette tragédie. On peut comprendre que certains intellectuels souhaitent se démarquer en proposant une réflexion originale. Le problème, c’est qu’en clamant leur différence ou leur originalité, certains risquent de rédiger des textes indigestes. C’est le cas du prédicateur musulman genevois Tariq Ramadan. Dans Les enseignements de Toulouse, un communiqué publié sur son blog le 22 mars dernier, il décrit Mohamed Merah comme « un citoyen frustré de ne pas trouver sa place, sa dignité, et le sens de la vie dans son pays ». Plus loin, il le qualifie de « pauvre garçon, coupable, et à condamner, sans l’ombre d’un doute, même s’il fut lui-même la victime d’un ordre social qui l’avait déjà condamné, lui et des millions d’autres, à la marginalité, à la non-reconnaissance de son statut de citoyen à égalité de droit et de chance ».
Depuis longtemps, le « Docteur Ramadan » aime se profiler comme le Martin Luther King de l’islam européen. Il pourrait y parvenir à condition que « Mister Tariq » cesse de nourrir son discours d’une vulgate victimaire et culpabilisante. A lire Tariq Ramadan, la société française serait responsable de la violence meurtrière d’un islamiste de 23 ans. Pour un Mohamed Merah qui sombre dans le Djihadisme, des millions de Mohamed et de Fatima ont choisi la vie et ont pris en marche le train de la citoyenneté. Les parcours de réussite de la jeunesse d’origine arabo-musulmane sont beaucoup plus nombreux qu’on le pense.
Si on explique, comme le fait Tariq Ramadan, le parcours de Mohamed Merah comme celui d’un pauvre garçon frustré, victime de la société qui le rejette, on doit alors accepter cette même explication pour un chômeur skinhead néonazi participant à des ratonades. La misère sociale ne peut en aucun cas expliquer le basculement dans des idéologies et des mouvements meurtriers, qu’ils se réclament de l’islamisme ou de l’extrême droite occidentale.
Loin de susciter la réflexion ou le questionnement, le discours de Tariq Ramadan peut renforcer la victimisation à outrance de certains jeunes musulmans et risquer de les embarquer dans un bras de fer inutile avec la société.
Pour éviter de se laisser impressionner par la rhétorique trompeuse de Tariq Ramadan, il existe un puissant antidote. Il s’appelle Albert Camus. Les réflexions lucides que cet écrivain français mort en 1960 nous livre dans L’Homme révoltédemeurent d’une actualité brûlante. La révolte doit rester liée à la justice et à la liberté, et ne jamais s’inscrire dans l’enchaînement meurtrier : « Il est donc possible de dire que la révolte, quand elle débouche sur la destruction, est illogique. (…) La conséquence de la révolte, au contraire, est de refuser sa légitimation au meurtre puisque, dans son principe, elle est protestation contre la mort ».
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