L’élargissement de la majorité à Israel Beitenou et l’arrivée au gouvernement de son chef, le très populiste Avigdor Lieberman, raffermit peut-être l’assise parlementaire de l’Exécutif, mais érodent un peu plus encore sa crédibilité. Ehoud Olmert et Amir Peretz tournent ainsi définitivement le dos à leurs engagements initiaux : l’ancrage social et le retour des négociations avec les Palestiniens sont passés par pertes et profits. Il y a onze ans, Yitzhak Rabin était assassiné. La question revient, lancinante : où en serions-nous aujourd’hui si, par bonheur, les balles de l’assassin ne l’avaient pas atteint, et que Rabin avait continué d’exercer le pouvoir? De même, beaucoup se demandent où nous en serions aujourd’hui si Ariel Sharon n’avait pas plongé dans ce coma persistant et avait remporté les élections à la tête de Kadima au lieu de passer le relais à Ehoud Olmert. La réponse, dans les deux cas, est de toute façon hypothétique et aléatoire. Mais si ces questions reviennent souvent pour clore les conversations et soupirer avec lassitude, c’est qu’elles traduisent le malaise actuel et l’inquiétude qu’éprouvent aujourd’hui beaucoup d’Israéliens face à ce qu’ils perçoivent comme un leadership défaillant.
En livrant la seconde guerre du Liban, Olmert et Peretz ont parié gros, et le pari, à l’heure actuelle, semble perdu. La confiance est à zéro. Ce n’est pas que l’un et l’autre manquent d’éloquence ou de conviction, mais voilà, leur coup d’essai fut un coup raté, et nous restons ainsi plus que jamais orphelins de Rabin et de Sharon qui, pour avoir imprimé leur marque dans leur exercice du pouvoir, ne sont pas arrivés au bout de leur dessein; l’un parce que l’assassin est parvenu à ses fins, l’autre parce que la maladie le maintient toujours suspendu entre la vie et la mort. On attend de leurs successeurs -Olmert et Peretz- qu’ils soient des coureurs de fond. Or, ils s’épuisent assez vite, et à la première crise, le ballon de baudruche a éclaté.
S’il y a quelque chose d’inquiétant dans l’entrée d’Avigdor Lieberman au gouvernement, c’est, outre ses «idées» xénophobes, le fait qu’Olmert ait pensé à lui pour compenser le déficit de leadership qui ronge le gouvernement actuel, et que ce soit justement dans ce contexte-là qu’on se soit tourné vers lui comme si, inconsciemment, Olmert reconnaissait à Lieberman une stature de leader. C’est ainsi que les démocraties s’écroulent : lorsque politiques et opinion se tournent vers l’homme fort et lui tendent le pouvoir. On n’en est pas là, me direz-vous, et même si, pour l’heure, on ne lui a offert qu’un strapontin. Si le pire n’est pas toujours sûr, il y a tout de même une conjonction qui ne manque pas d’être troublante. De même que la coïncidence entre sa nomination et la commémoration du onzième anniversaire de la disparition d’Yitzhak Rabin trouble aussi. Lorsqu’Amir Peretz a, dans son allocution à la Knesset, détaillé, point par point, ce qui dans son esprit constitue l’héritage de Rabin, il s’est bien abstenu de mentionner le refus de pactiser avec un parti politique qui entonne le refrain de la xénophobie et chante trois petites notes de racisme.
Amère déception
Le dégoût ne dispense pas d’examiner les causes, les arguments, les prétextes qui ont justifié le choix d’Olmert et le consentement de Peretz. Le Premier ministre a invoqué le manque de discipline des députés travaillistes lors des votes cruciaux, notamment le budget. Il est vrai qu’il y a dans la nouvelle formation travailliste quelques jeunes députés qui prennent au sérieux leurs engagements, surtout en matière de politique sociale. Ils refusent d’admettre que de la politique menée par Netanyahou à celle d’Hirschzon, la continuité l’emporte sur la rupture. Ils ne veulent surtout pas en être les complices. Toutefois, Olmert n’a pas cru bon de les mettre en garde par un premier coup de semonce. En vérité, il n’a pas seulement souhaité résoudre un problème de discipline : face à l’addition des députés de la liste des Retraités, du Shas et des Travaillistes, sensibles aux doléances sociales venues des classes défavorisées et des classes moyennes, Olmert, pouvant compter désormais sur les onze suffrages de Lieberman, a de bonnes chances de surmonter cette contrainte sociale qui pesait sur la politique libérale, à peine amendée, qu’il entend poursuivre. Et c’est à cause de cette manoeuvre et de ce calcul aussi transparent qu’on s’étonne de l’attitude d’Amir Peretz. Si le projet social est lui aussi compromis et que, par ailleurs, il n’y a aucune négociation en vue avec les Palestiniens ou avec la Syrie, on est en droit de s’indigner et de demander des comptes : quelle utilité a, dans ces conditions, la présence des Travaillistes au gouvernement? Pour faire quoi? On touche là du doigt la faiblesse travailliste : l’incapacité congénitale à siéger dans l’opposition. Depuis la première alternance accomplie en 1977, les Travaillistes ne se sont jamais remis de cette exclusion du pouvoir. Les «intérêts supérieurs de la Nation» peuvent bien être solennellement invoqués, la nécessité de limiter les dégâts en étant dedans plutôt que dehors, mais cela exige une capacité réelle à peser sur l’un ou l’autre des dossiers.
Retourné dans l’opposition, Peretz aurait été l’égal de ses rivaux qui sont légion. La partie eut été difficile sans aucun doute, mais il y aurait eu dans cette démonstration de la suprématie des principes une leçon de morale publique qui aurait réconcilié les Israéliens, même partiellement, avec la classe politique. Et puisque la décision est prise, entraînant la démission d’Ofir Pinès, n’y a-t-il pas lieu de décréter -et il est encore temps- que le ministre qui prendra sa succession soit un Arabe afin de compenser ainsi la réprobation qu’il y a eu à transiger sur les principes et d’imposer de la sorte à Lieberman la présence de ceux dont il remet en cause la citoyenneté? Il sera peut-être difficile de trouver un candidat arabe qui accepte de relever le défi, mais au moins Peretz aurait retrouvé une certaine dignité et reconquis l’estime parmi les Arabes israéliens. Une commission chargée de se préoccuper de leur sort restera, en revanche, sans effet, quant bien même Peretz en prendra la tête.
Un régime présidentiel?
On mesure là toute la cruauté qui règne dans la vie politique : en moins de six mois, Peretz a épuisé tout le crédit dont il jouissait dans l’opinion comme au sein de son parti. L’unique chance qu’il a de retrouver quelque soutien dépendra uniquement de sa capacité à changer les choses, à inspirer un cours nouveau, à tenir ses promesses. Gérer la situation ne lui suffira pas. Peretz se dit homme toujours prêt à relever les défis. Ils sont immenses, ils le dépassent, mais c’est sa dernière chance.
Il lui faudra également contenir l’encombrant Lieberman qui, lui, est le grand gagnant de la partie. Non seulement parce qu’il dame le pion à Netanyahou, qui se retrouve désormais à la tête d’une opposition réduite à la portion congrue. Lieberman a gagné la respectabilité dont il avait besoin pour briguer le statut de leader national. De plus, il a su habilement justifier sa participation dans la coalition en invoquant la nécessité de réformer le système politique pour garantir la stabilité des institutions. Mais faut-il pour cela un régime présidentiel? Et tout d’abord, une affaire aussi capitale peut-elle être le fait de Lieberman et d’Olmert?
Sur une réforme de cette ampleur, il faut lancer au préalable un grand débat public qui pourrait être l’occasion de renouveler la confiance des Israéliens si gravement atteinte. Cela suppose la participation de politologues et de juristes, et, bien sûr, des députés et des citoyens. On voit bien l’attrait et le danger de la proposition : un président inamovible peut être dans le contexte d’Israël encore privé de Constitution un très grand risque. A un Exécutif fort, principe que l’on peut admettre, il faut établir un contrepoids de taille, autrement dit, une Constitution écrite avec garantie des libertés fondamentales. Enfin, si l’on se réfère au précédent français et au passage de la quatrième à la cinquième République, n’est-il pas vrai que la division de l’opinion entraîne la paralysie du Parlement et empêche la résolution du conflit avec tous les sacrifices territoriaux que cela exige? Ne voit-on pas qu’un président élu au suffrage universel et indépendant du Parlement aurait les mains libres pour décréter le retrait?