Barack Obama n’est pas un descendant d’esclaves. Il est de père kenyan et de mère américaine blanche. Mais pour juger de la qualité de sa candidature à la présidence des Etats-Unis (et d’abord de sa nomination par le Parti démocrate), ces éléments devraient-ils importer ? Après tout, en démocratie, ce sont le programme et les qualités personnelles du candidat qui doivent compter. Trop longtemps, l’origine « ethnique » a constitué aux Etats-Unis un facteur de discrimination, empêchant une partie de la population d’être jugée selon ses mérites propres. Faut-il rappeler que, l’esclavage ayant été aboli sur tout le territoire des Etats-Unis après la fin de la terrible Guerre de Sécession (1861-1865), les racistes blancs ont répondu par des politiques de ségrégation, entérinées par la Cour suprême jusque dans les années 1950 ? Est-il nécessaire de rendre présents à l’esprit les combats difficiles menés notamment par Martin Luther King et le Mouvement des droits civiques pour obtenir une égalité civile et politique effective ? Ne savons-nous pas qu’aujourd’hui encore, les politiques menées n’ont pas réussi à créer d’égalité véritable entre Noirs et Blancs, la situation se trouvant compliquée par l’émergence de nouvelles minorités (latino-américaines, asiatiques) qui n’ont pas connu les stigmates de l’esclavage ?
Dans ces conditions, la campagne ne se devrait-elle pas d’être color-blind (indifférente à la couleur), en écho à ce qui fut longtemps la devise du mouvement antiraciste : une Constitution et un droit qui ne tiendraient compte de la couleur de la peau ni dans un sens positif ni dans un sens négatif ? Et pourtant, comment ne pas voir que la « négritude » d’Obama se manifeste partout, qu’elle est dans tous les esprits ? Quel extraordinaire renversement de l’Histoire que l’avènement possible à la présidence des Etats-Unis d’un Noir, même s’il n’est pas le descendant des humiliés parmi les humiliés – les esclaves, les choses ? Face à une telle perspective, l’élection d’une femme (Hillary Clinton), quoique symboliquement très forte, deviendrait presque banale.
Mais l’humiliation entraîne souvent, nous le savons tous, des réactions à fleur de peau et des comportements extrémistes. Le mouvement « africain-américain » n’en a pas manqué aux Etats-Unis. Face à l’échec ressenti des politiques d’intégration des Noirs à la nation américaine, un communautarisme souvent radical a émergé dès les années 1960. La politique de Martin Luther King a été contestée : l’histoire des Etats-Unis ne serait pas celle des Noirs, ces derniers constitueraient une culture différente, que Malcolm X a par exemple tenté de souder autour d’une appartenance musulmane assez artificielle (les Arabes ont eux aussi réduit les Noirs en esclavage). Ou, autre version du même thème : les Noirs auraient inventé la civilisation -c’est la thèse de la Black Athena- et les Blancs la leur auraient volée, pour les dominer par la suite. L’historien Arthur Schlesinger parlait à ce propos de « therapeutic history » (« histoire thérapeutique »). Ici, les termes de la relation raciste sont simplement inversés : c’est le Blanc qui devient voleur et pervers. Un préjugé chasse l’autre.
Il est donc essentiel -et ceci vaut pour tant d’autres conflits dans le monde- de refuser une telle tendance paranoïaque et identitaire. Obama, jusqu’ici, a bien résisté à la tentation de la candidature racialement orientée. Par conviction, mais aussi par réalisme politique : les Noirs ne constituent approximativement que 14% de la population.
Les chausse-trapes ne font pourtant pas défaut. Le leader actuel de Nation of Islam, l’inénarrable et antisémite Louis Farrakhan, a affirmé son soutien à Obama : celui-ci l’a clairement rejeté. Le pasteur protestant d’Obama, Jeremiah Wright, a tenu des propos choquants sur une Amérique tenue par les « Blancs riches », et qui aurait bien mérité le châtiment du 11 septembre. Le candidat s’est à nouveau clairement démarqué de telles positions.
Certes, le programme d’Obama est vague, son allure « kennedyste » artificiellement médiatique. Mais pour le moment, il a réussi à échapper à la concurrence névrotique des victimes, qui pollue tant de débats contemporains, et interdit des solutions raisonnables parfois à portée de main. Et surtout, quel symbole fort, quel pied-de-nez à la résignation ambiante : dans le camp démocrate, les jeunes et la population éduquée sont pour lui. Gardons cependant les yeux ouverts : pour reprendre les mots de Sartre, Obama n’est qu’« un homme fait de tous les autres hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Mais que de combats il a fallu pour que cette simple affirmation humaniste puisse s’incarner ! En ce sens, l’« affaire » Obama porte infiniment plus loin que le domaine de la politics as usual.