Alors qu’Israël célèbre son indépendance, les négociations de paix israélo-palestiniennes lancées sous l’égide de John Kerry s’achèvent sur un constat d’échec. En dépit de ce gâchis, tout indique que la saga du processus de paix va se poursuivre comme ce conflit à basse intensité, mais quasiment insoluble.
On nage en pleine confusion. En quel-ques jours, Mahmoud Abbas a essayé toutes les orientations possibles. Il a prié l’ONU d’inscrire l’Autorité palestinienne à une dizaine de conventions internationales, puis menacé de « rendre les clés » de ladite Autorité au gouvernement Netanyahou, pour se féliciter ensuite de la coopération militaire avec les services de sécurité d’Israël, poser de nouvelles conditions à la poursuite des négociations et signer enfin une promesse de réconciliation avec le Hamas prévoyant dans un premier temps de former un gouvernement de « technocrates » et de fixer enfin une date pour les élections générales. Si vous y comprenez quelque chose, chapeau ! Moi, j’en perds mon hébreu. Chacune de ces options a sa raison d’être. Les embrasser presque simultanément a de quoi vous tourner la tête.
La seule chose dont on peut être sûr, c’est que la mission de John Kerry a été un fiasco. Il y eut un laps de temps très court durant lequel on a cru que la négociation portait ses fruits et puis, la méfiance, les pesanteurs, les habitudes, les pressions externes, le train-train du Moyen-Orient, pour une fois si peu compliqué, mais tellement pathétique, l’ont emporté sur les bonnes volontés des deux négociateurs, Tzipi Livni et Saëb Erekat. La montagne a accouché d’une souris, dit-on dans ce genre de circonstances, mais nous sommes les souris de cette expérience ratée et nous serons faits comme des rats.
Le sens de la démesure
Le plus triste et le plus pitoyable dans cette affaire, c’est que la rupture ne s’est pas faite sur un obstacle insurmontable qui touche au noyau dur de chacun des deux peuples. Ni la reconnaissance de l’Etat d’Israël comme Etat juif, ni la souveraineté sur le mont du Temple. Pas même le nombre et la taille des blocs d’implantations ou le nombre de réfugiés, ou encore la durée du maintien d’une force militaire sur la vallée du Jourdain. L’objet qui a précipité la négociation dans le vide et réduit à néant les efforts de Kerry, c’est le sort d’une dizaine de prisonniers palestiniens détenteurs de la citoyenneté israélienne. Je comprends parfaitement l’importance que revêt la libération de prisonniers, question ô combien sensible pour les Palestiniens. Je comprends également la difficulté psychologique qu’éprouve un grand nombre de mes concitoyens à relâcher des détenus qui ont semé la terreur et la mort. Mais, de grâce, qu’on m’explique ce que la libération anticipée de dix personnes qui ont déjà passé plus de vingt ans en prison (puisque leur acte a été commis avant la déclaration de principes d’Oslo pour pouvoir bénéficier d’un élargissement) ou bien leur maintien dans les geôles d’Israël a de capital pour le règlement du conflit en tant que tel.
Je célébrerai donc cette année une journée du souvenir noué par le sentiment aigu que les morts au champ d’honneur qui reposent dans les cimetières d’Israël ne sont pas les derniers, et la fête de l’Indépendance que je fêterai le lendemain aura, pour moi, un goût amer. Je n’ai pas le cœur, comme s’empressent de le faire déjà nos hommes politiques et nos chroniqueurs, à me prêter à ce jeu indigent du blaming game consistant à désigner le coupable. Car de coupable, bien sûr, il ne saurait n’y en avoir qu’un. C’est tellement plus simple, la vie, lorsqu’elle est en noir et blanc. La vie, ou la propagande ? Des responsabilités partagées ? Vous n’y pensez pas. Trop compliqué à expliquer, trop subtil. On ne gagne pas la bataille de l’opinion et on remporte encore moins les élections avec le sens de la mesure et de la maturité qui implique d’observer ses fautes autant que celles des autres.
Deux fieffés complices
Aucun des deux leaders, qui n’ont été que des suiveurs, ne peut aujourd’hui s’adresser à son peuple et lui déclarer de bonne foi : « J’ai tout fait, j’ai tout essayé ». Il semble que ces deux grands ennemis qui existent sur la planète -Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahou- soient en fait deux fieffés complices, deux frères siamois. Le caricaturiste d’Haaretz, Biderman, l’a bien saisi dans son dessin du jour. Sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion, un tapis rouge est déroulé, un avion est déjà dans les airs, Kerry et ses émissaires sont partis. A terre, Abbas et Netanyahou « tapent cinq » et frétillent de joie : ouf, ils sont parvenus à épuiser l’homme de bonne volonté et à le renvoyer dans sa lointaine Amérique cultiver tout seul son obsession de la paix. Ils ne dissimulent guère leur satisfaction. L’un comme l’autre sont de piètres politiques. Ils veulent gérer les affaires, mais n’ont guère la stature d’hommes d’Etat. Quant aux peuples, la maxime se voit confirmer, ils ont les dirigeants qu’ils méritent.
Faut-il prévoir le retour à la violence ? Ce n’est pas la volonté qui manquera, mais, sans doute, les capacités sont affaiblies. Et puis, Mahmoud Abbas n’est pas Arafat. On ne s’improvise pas chef de guerre lorsqu’on n’a jamais porté un treillis de sa vie et qu’on a toujours privilégié la voie de la négociation à la stratégie terroriste. A ce jeu-là, Abbas sait bien que le Hamas, aussi faible soit-il aujourd’hui, est le plus fort. Mieux armé, mieux organisé, plus militant et gonflé à l’adrénaline de l’islamisme, le Hamas compte surtout bien plus de divisions que les cellules paramilitaires du Fatah, les Tanzim, remis au placard depuis 2003.
Une Autorité bafouée
Je ne donne pas cher non plus au processus de réconciliation, mais je ne conteste nullement sa pertinence. On a trop souvent estimé -et les arguments n’étaient pas dénués de tout fondement- qu’un accord avec Abbas n’aurait pas de valeur politique, dans la mesure où il n’a pas veillé à organiser des élections pour être réélu au terme de son mandat expiré depuis longtemps. De plus, son autorité a été bafouée dans la bande de Gaza où le Hamas a effectué un coup de force. Il serait donc louable que l’Autorité palestinienne rétablisse justement son autorité à Gaza et que des élections soient organisées. Mais y parviendra-t-elle ?
La saga du processus de paix n’est pas terminée. Européens et Américains sem-blent vouloir persister à rester les bailleurs de fonds, respectivement, de l’Autorité palestinienne et de l’Etat d’Israël. C’est sans doute parce que la stabilité de la région est stratégiquement capitale pour leurs intérêts qu’ils se refusent à nous abandonner à notre sort. C’est la chance et la rançon pour les peuples de la région. Conflit asymétrique de faible intensité, mais sans possibilité réelle d’être résolu.
D’où une percée peut-elle bien venir ? D’en bas ? De l’intelligence collective ? De la rue ? Faut-il, comme certains esprits respectables le suggèrent, substituer au top-down qui a fait preuve de son inefficacité et déçoit à chaque fois le pari du bottom-up, les initiatives de petits groupes et associations de bonne volonté. Dans le contexte plat qui est le nôtre, on ne peut que vouer une admiration infinie pour ces tisseurs de paix. Leur utopie vaut bien celle des bâtisseurs de paix officiels dont les édifices s’avèrent être des châteaux de sable.