Un programme de législature

Lorsque vous lirez ces lignes, les Israéliens auront déjà voté. La démocratie, une fois de plus et pour la dix-septième fois, aura gagné, même si le faible taux de participation indique qu’Israël n’échappe pas à la crise du politique. En marge de l’analyse des résultats, nous dégagerons ici les grandes lignes du contrat de législature du prochain gouvernement.

En ces temps de crise qui affecte durablement le système parlementaire, il ne serait pas inutile de revenir à cette notion que Pierre Mendès-France avait conçue. Il entendait signifier par là que la légitimité du pouvoir politique ne tient pas seulement à l’élection elle-même mais aussi à la détermination de l’élu à réaliser un programme précis défini à l’avance. Autrement dit, s’il suffit légalement d’être désigné par le suffrage universel pour avoir l’autorité politique de prendre des décisions, il importe cependant de définir le plus clairement ses projets afin de rendre compte de son action à l’électeur au terme de son mandat. Cela ne veut pas dire qu’un gouvernement doit être jugé en fonction des promesses qu’il a tenues et des projets auxquels il a renoncé ou qu’il n’a pas cru bon de réaliser. La politique est l’art du possible : un gouvernement doit prendre en compte les pressions intérieures et extérieures ainsi que les contraintes économiques et politiques. On agit en situation, et très souvent, celle-ci pèse, altère et oblige à réorienter une politique conçue dans l’abstrait. Cependant, pour la vitalité du débat démocratique, il importe de définir au préalable des objectifs précis, des objectifs qui soient autre chose qu’un catalogue de finalités auxquelles tout le monde souscrirait : la paix, la sécurité, la fin du chômage, la réduction des écarts sociaux. Ce sont les mesures précises, les moyens spécifiques pour atteindre ces buts généreux qui importent. Si l’ère des grands leaders d’Israël est désormais révolue depuis la disparition politique d’Ariel Sharon, cela signifie pour les candidats en lice que leur charme, voire leur magnétisme personnel, ne peut plus servir de prétexte pour ne rien dire et ne pas s’engager clairement. Il leur faut annoncer la couleur, prendre des risques. Ehoud Olmert, sur ce point, n’a pas failli : en déclarant, trois semaines avant le scrutin, les grandes lignes de son programme, il a donné une admirable leçon de courage politique. Du même coup, il a pris son indépendance par rapport à Ariel Sharon et montré son souci d’imprimer sa marque et son style, bien différents, semble-t-il, de ceux de son auguste prédécesseur. En 2003, Sharon pouvait se contenter d’évoquer vaguement la nécessité de consentir à des «concessions douloureuses» sans en dire plus. Ehoud Olmert a choisi, lui, d’être plus clair, coupant ainsi l’herbe sous les pieds de ceux qui prétendaient, non sans raison, que le flou artistique était le trait le plus manifeste de Kadima, le parti de la «troisième voie» sans odeur ni saveur.

Un nouveau consensus

En préconisant un retrait unilatéral en Cisjordanie en cas d’échec de la «Feuille de route», le scrutin du 28 mars n’aura pas été seulement une approbation rétroactive du désengagement de Gaza, il aura valeur également de référendum préalable, de «feu vert» pour un désengagement supplémentaire. Cette déclaration a ceci de méritoire qu’elle rompt avec la langue de bois traditionnelle de toutes les têtes de liste qui se sont toujours réfugiées à la veille de la consultation électorale dans un brouillage volontaire de leurs propos, dans une prudence extrême qui n’a pas peu contribué au discrédit de la politique et des politiciens. A vouloir ratisser large, on finit par ne plus rien dire de consistant. Cette franchise est peut-être une vertu du leader de Kadima, connu effectivement pour son franc-parler, elle est surtout le signe du nouveau consensus israélien : le retrait des territoires occupés, qui depuis les années 80 était la pomme de discorde principale entre les électeurs, est devenue aujourd’hui une option largement partagée. La politique n’est pas seulement une action, elle est aussi un discours, et si à l’ordre du jour, c’est la démarcation des frontières qui est inscrite, cela veut dire que le statu quo n’est plus désormais en Israël une option qui fait consensus. Ehoud Olmert s’est donné pour but de fixer des frontières définitives pour l’Etat d’Israël et poser ainsi les bases d’un Etat moderne. L’objectif est ambitieux, compte tenu du fait que le Hamas est à la tête du gouvernement palestinien, ce qui rend plus aléatoire toute concession future. En outre, Olmert souhaite que l’Union européenne et les Etats-Unis admettent l’annexion par Israël des territoires qui n’auront pas été restitués. C’est dire comme le pari est immense et minces sont les chances d’y parvenir. Quand bien même il ne suffira pas de quatre années pour atteindre le résultat escompté, il n’en est pas moins vrai qu’en prônant un tel objectif, Olmert est sur la bonne voie. Certes, l’expression présente encore quelque ambiguïté : après tout, celui qui revendique le Grand Israël entend bien fixer à sa manière les frontières définitives du pays. Et cependant, il faut consentir à lui trouver une vertu dans la mesure où l’une des anomalies majeures de l’Etat d’Israël depuis sa création est de s’être abstenu délibérément d’établir des frontières définitives. Certes, ne nous leurrons pas, pour qu’elles puissent prétendre à ce statut de «frontières définitives», il faut qu’elles soient reconnues par la communauté internationale et surtout par l’Etat de Palestine. Mais pour en arriver là, il faut bien qu’Israël commence. Quoi qu’il en soit, il faut savoir gré à des intellectuels comme A. B. Yehoshua d’avoir mis l’accent sur cette lacune qui n’a que trop duré, au même titre que l’absence de Constitution.

Le rôle de la gauche

Il ne fait pas de doute que le gouvernement Olmert accélérera l’érection du mur, et qu’il s’emploiera à renforcer les implantations dans les fameux blocs sur lesquels il réclame une souveraineté israélienne. On aurait aimé un peu plus de clarté pour ce qui concerne les Palestiniens : on est d’accord sur le principe d’un Etat palestinien souverain, mais à quelle date? A quels allégements significatifs va-t-on procéder? Et qu’en est-il, en attendant leur retrait, des implantations qui sont au-delà du mur? Qu’entend faire Olmert pour montrer qu’elles ne sont plus destinées à rester dans le giron d’Israël? Dans une situation où il n’y a plus de dialogue direct entre l’Autorité palestinienne et le gouvernement israélien, les bonnes intentions n’ont aucune chance d’être entendues. Il faudra répondre à une situation d’accalmie sur le terrain par des gestes forts, même s’ils sont unilatéraux, par exemple concernant le dossier des prisonniers palestiniens ou des barrages. C’est là que le Parti travailliste devra exercer son poids dans une future coalition et forcer la décision dans le sens de l’apaisement. Il ne s’agit pas de dénier l’importance des mesures sociales qu’il préconise. Et il faut cesser de penser qu’on ne peut travailler que sur un front. C’est parce que la gauche a été repoussée pour son bilan politique dû à l’échec de Camp David qu’il lui est impératif de retrouver son autorité dans ce domaine-là également. La présence du Hamas complique la situation à souhait. Mais il y va de la crédibilité des Travaillistes. Ces élections seront-elles historiques? C’est une rengaine qu’on reprend à chaque fois. Or, les déconvenues ont été grandes, et cependant, la dynamique du désengagement tient toujours bon. On a beaucoup glosé sur l’indifférence des électeurs alors que les péripéties de cette campagne furent nombreuses : la victoire d’Amir Peretz, le lancement de Kadima, le retrait forcé d’Ariel Sharon, la victoire du Hamas. Et peut-être enfin une coalition de centre-gauche pour la paix. Eh oui, la paix, ce mot qu’on a si peu employé durant cette campagne qui vient de s’achever, et auquel, comme objectif politique, il sied de rester fidèle.

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