Un tract des ‘pro-Russes’ de Donetsk s’en prend aux Juifs. Info ou intox ?

Un simple morceau de papier a suscité la frayeur des Juifs, fait le tour des médias et suscité l’indignation des Américains. Au-delà du danger de (sur)réagir trop vite, il y a ce fait inquiétant que personne n’a semblé étonné par son contenu.

Les tracts ont été distribués hier 15 avril devant une des principales synagogues de Donetsk, une de ces villes de l’est de l’Ukraine où des « rattachistes » pro-russes viennent de proclamer une « République souveraine ».  

La centaine de personnes qui venaient de célébrer le 2ème  jour de la Pâque juive sortaient tranquillement lorsqu’une voiture est arrivée. Cinq hommes cagoulés en sont sortis et ont distribué un document à l’entête de la « République indépendante de Donetsk »

En le lisant, les gens sont restés stupéfaits tandis que quelques femmes âgées éclataient en sanglots. Non sans raison : rédigés  en russe, les tracts étaient adressés à nos « chers citoyens juifs ». Ils leur ordonnaient de se rendre à l’Hôtel de Ville afin de s’y enregistrer comme tels.

Ils devaient aussi déclarer la totalité de leurs possessions et prévoir 50$ pour les frais d’enregistrement. Le texte se poursuivait en détaillant les sanctions prévues en cas de non-obéissance :

Leurs biens seraient confisqués et eux-mêmes, après avoir été déchus de leur nationalité, seraient expulsés. Signé : Denis Pouchiline, « Gouverneur du peuple de Donetsk », accompagné du sceau de la ville.

Selon le grand rabbin de la ville, Pinhas Vychedski, la menace a traumatisé une bonne partie des 15.000 Juifs de la ville. Nul ici n’a oublié  la Shoah  qui a coûté la vie à 1,4 million de Juifs ukrainiens dont 5.000 à Donetsk…

L’affaire s’est dégonflée assez vite : D. Pouchiline a démenti toute implication et qualifié le tract de « faux grossier  destiné à discréditer le mouvement pro-russe », déclaration que le rabbin a qualifiée de « signe positif ».

Il a tout de même ajouté que le porte-parole de la république auto-proclamée,  Aleksander Kriakov était considéré comme « le plus célèbre antisémite de la région ». Et on sait que les Russes ont modérément apprécié le soutien des Juifs au nouveau gouvernement ukrainien.

Surtout la lettre qu’une vingtaine de personnalités juives ont adressée ce 6 mars  à Vladimir Poutine* l’incitant «  à cesser toute ingérence dans les affaires de l’Ukraine ».  Ceci étant, on peut imaginer que les pro-Russes ont d’autres chats que les Juifs à fouetter en ce moment.

Alors ? Le tract pourrait être une tentative des pro-Ukraine pour déstabiliser le camp d’en face. Ou d’un groupe pro-Russe incapable de maîtriser son antisémitisme. Ou alors des néo nazis de Kiev. Il y a des minorités qui haïssent les Juifs des deux côtés.

« C’est intolérable. C’est grotesque »

A moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’un groupe de petits futés qui ont cru pouvoir se faire un argent facile. Mais le plus frappant dans cette histoire, ce sont les réactions qu’elle a suscitées, essentiellement aux Etats-Unis.

Dès que l’incident a été répercuté dans les médias comme sur le Net, il a suscité, avant même toute vérification, un tollé général. L’ « Anti-Defamation League » américaine a dénoncé « l’instrumentalisation du thème juif en Ukraine ».

Pour  le président de la très pro-israélienne « Zionist Organization of America », les tracts doivent être replacés « dans le contexte d’une montée de l’antisémitisme en Europe ». Le sénateur Charles Schumer (New York) s’est, lui, directement adressé à V. Poutine.

«Dénoncez les actes antisémites et usez de votre influence pour les arrêter » l’a-t-il exhorté.  De son côté, une des porte-paroles du département d’Etat (Ministère des Affaire Etrangères américain) a déclaré « Nous prenons tout antisémitisme très au sérieux ».

Et le secrétaire d’Etat américain John Kerry lui-même a affirmé : «C’est non seulement intolérable, c’est grotesque. C’est au-delà de l’inacceptable». Il faut dire qu’il se trouvait alors à Genève précisément pour négocier avec les Russes sur l’Ukraine.

Personne n’a haussé les épaules, déclaré qu’il n’avait pas de temps à perdre  ou demandé s’il s’agissait d’un poisson d’avril tardif. Chacun a pris l’affaire au sérieux et réagi selon son tempérament et idées.

Comme si l’idée qu’au XXIème siècle, une autorité plus ou moins représentative puisse décider que des Juifs pouvaient être inscrits comme des citoyens à part et déchus de leur nationalité s’ils refusaient, était certes inadmissible mais logique et envisageable…

En  attendant, les membres de la communauté juive de Donetsk n’ont pas la moindre intention d’aller se faire enregistrer où que ce soit et quel que soient les dirigeants qui le leur demandent.

Un journaliste du cru a eu la curiosité d’aller voir le bureau de l’Hôtel de ville dans lequel les Juifs étaient supposés se rendre. Il était désaffecté.

* http://www.cclj.be/article/3/5382

 

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