La diplomatie européenne pourrait jouer, dans le conflit israélo-palestinien, un rôle de première importance. Bénéficiant de la confiance des responsables politiques palestiniens, elle est en meilleure place que les Etats-Unis pour demander à l’Autorité palestinienne de démanteler les réseaux terroristes. Pourtant, l’impression qui domine suggère à la fois l’incapacité européenne à peser sur les événements et la propension à faire davantage preuve d’empathie à l’égard de la cause palestinienne qu’à la sécurité israélienne. Désireux de lever l’ambiguïté, Javier Solana, haut représentant de la Politique étrangère et de la sécurité commune de l’Union européenne, a accepté de nous accorder un entretien. Quelle est votre analyse de la situation au Proche-Orient et quels sont, d’après vous, les obstacles majeurs à la résolution du conflit?
Le Proche-Orient vit une crise paradoxale à deux égards. D’un côté, nous avons une actualité quotidienne qui demeure dominée par la violence. C’est elle qui fixe l’agenda. En bref, il suffit d’une action extrémiste, d’un acte terroriste pour que tous les efforts de paix soient une nouvelle fois retardés. Les Israéliens doutent à nouveau de l’acceptation de leur Etat par leurs voisins. Ils voient mal les dividendes des accords signés avec les pays voisins, et ont un profond sentiment d’insécurité. Les Palestiniens vivent encore davantage qu’il y a deux ans sous occupation. Les enfants des uns et des autres sont confrontés à la violence. Tout cela brouille la vision de l’avenir, ne facilite pas les efforts de paix.
De l’autre côté, nous n’avons jamais depuis 1948 défini avec autant de précisions et de réalisme les paramètres d’une paix juste et durable. Il fut un temps où la notion même de peuple palestinien était contestée. Aujourd’hui, l’idée de l’Etat palestinien, garantissant à Israël des frontières sûres et reconnues, sur la base des résolutions de 1967, est acceptée par tous, au sein de la communauté internationale, mais aussi par la majorité des Israéliens et des Palestiniens. C’est à cette majorité qu’il faut rendre la direction de l’histoire de la région.
Pour cela, il faut sortir du cercle vicieux actuel, surmonter les terribles émotions que ressentent les deux peuples, rappeler ce qu’ils ont en commun et rétablir une relation de bon voisinage fondée sur l’équité. Pour cela, il faut revenir à la table des négociations. Dès ma participation à la commission Mitchell, j’ai toujours dit qu’il n’y aurait pas de sécurité sans perspective politique et peu de perspective politique sans un retour à un sentiment de sécurité. Pour casser l’engrenage, il faut un courage politique des acteurs locaux. Nous serons toujours là pour l’épauler.
Quel rôle l’Europe peut-elle jouer dans la résolution du conflit et quelle influence exerce réellement sa diplomatie au Proche-Orient?
La question n’est pas de définir le rôle que l’Europe pourrait jouer mais de reconnaître qu’elle est active. Certains peuvent avoir la tentation de se résigner, de dire que le Proche-Orient est fait de siècles de conflits et qu’il ne sert à rien de s’engager en faveur d’une paix durable tant cela semble difficile. Ce n’est pas notre cas. Nous pensons que nous avons une obligation d’agir. A trois niveaux.
Tout d’abord par un dialogue quotidien avec les dirigeants et les sociétés civiles des parties.
Je pense que l’Union Européenne a effectué au cours des dernières années un saut qualitatif dans le dialogue qu’elle entretient avec les dirigeants israéliens et arabes. Très franchement, il ne se passe pas un jour sans que je sois en contact avec un ou plusieurs responsables politiques. Chaque effort pour sortir de la crise a reçu notre appui immédiat.
Ensuite, par le maintien des références et des principes clairs. Je n’ai pas besoin de les énumérer : ils sont connus et demeurent, comme je vous le disais, la seule base pour une paix viable.
Enfin, par un attachement à un effort collectif international. Nous sommes avec les Etats-Unis, la Russie et le Secrétaire Général des Nations-Unies, membres d’un groupe connu sous le nom de Quartet. Pourquoi cette structure? Parce qu’il faut construire une coalition internationale pour la paix. Avoir un agenda commun pour rétablir une perspective crédible, d’abord pour les premiers concernés, les Israéliens et les Palestiniens, et ensuite pour l’ensemble de la communauté internationale.
J’ajoute que l’Union Européenne a, dès 1995, souligné la dimension régionale du conflit. Il n’est pas limité de la rive ouest du Jourdain à la Méditerranée, aux fameux territoires de 1967. Il y a un problème de normalisation générale des relations entre le monde arabe, plus largement le monde islamique et Israël, reconnu en tant qu’Etat juif. C’est pour cela que je me suis rendu au sommet arabe de Beyrouth cette année, pour appuyer l’initiative promue par le Royaume d’Arabie Saoudite. Il y a dans cette initiative un potentiel à ne pas négliger.
Quel jugement portez-vous sur l’appréciation réservée par l’Autorité palestinienne aux exigences européennes de démocratisation que vous avez personnellement relayées?
Si l’on prend les statistiques internationales, la société palestinienne est une des sociétés arabes des plus évoluées. Il y existe un réel débat démocratique, peut-être pas au sens où nous l’entendons dans nos sociétés européennes, mais le potentiel est là. Nous avons depuis quelques mois tout un débat sur la réforme de l’Autorité Palestinienne. Mais on a tendance à oublier que ce débat, cet agenda de réformes, n’a pas été dicté de l’extérieur ou exigé par Israël. Il a été initialement une demande de la société palestinienne, relayée par nombre de ses dirigeants. Nous appuyons donc ce processus pour que la société palestinienne dispose de structures qui rendent un Etat palestinien en gestation encore plus possible et qui rassure Israël sur la solidité de son partenaire. Il y a de nombreux accords de paix signés dans le monde qui ne sont pas mis en oeuvre. Très souvent, c’est parce que l’un des deux signataires est soit non fiable, soit non représentatif. C’est pour cela que nous souhaitons appuyer plus de démocratisation, et plus de transparence.
Prenons garde toutefois à éviter deux pièges. D’abord, il faut que les Palestiniens gardent un sentiment de propriété sur leurs réformes. Ensuite, il faut être réaliste : nous soutenons un processus, avec des résultats tangibles. Mais nous ne pouvons pas demander à la société palestinienne de construire un Etat parfait avant même d’être un Etat. La démocratisation, la transparence sont des défis que bien d’autres nations dans le monde, déjà constituées en Etats, ont à relever. Ceci dit, je trouve l’engagement palestinien dans cette direction pour le moment courageux. C’est dans l’intérêt de tous.
Un nombre croissant d’intellectuels, dont Bronislaw Geremek et Yirmiyahu Yovel, ont proposé d’intégrer, à terme, l’Etat hébreu à l’intérieur de l’espace européen, afin d’apporter à la région le socle de stabilité politique et sécuritaire qui lui manque. Est-ce envisageable et pourquoi?
Je peux vous faire une réponse institutionnelle standard qui n’apporterait pas grand-chose. Comme vous le savez, Israël n’est pas concerné par le processus complexe d’élargissement de l’Union européenne. Ceci dit, vous posez une question de fond : Israël appartient-il à la famille européenne, orientale, occidentale? Un peu comme dans l’histoire de la diaspora juive, et des traditions qu’elle a ramenées avec elle depuis la naissance de l’Etat hébreu, je dirais aux trois. C’est ce qui fait la richesse de cette nation. Elle ne doit pas se considérer comme un bastion avancé de l’Occident en terre orientale. Elle doit utiliser sa diversité pour renforcer la coopération régionale, la coopération euro-méditerranéenne, la coopération internationale. Il y a de nombreux projets qui dorment dans les cartons. La situation actuelle ne favorise pas leur promotion. Mais je crois sincèrement qu’un retour à un processus de paix par la négociation réaliste déclencherait un cercle vertueux. Et là encore, nous avons tous les mécanismes pour coopérer plus, donc pour se rapprocher davantage.