Une guerre de religion ?

La tuerie commise dans une synagogue à Jérusalem ramène à nouveau le conflit à sa dimension religieuse. Bien que cette dimension ne favorise en rien un compromis entre Israéliens et Palestiniens, il est capital de conférer une légitimité religieuse à l’accord de paix adopté par les responsables politiques.

Une synagogue à Har Nof. Paisible, sobre, une parmi tant d’autres érigées dans ce quartier orthodoxe situé à l’écart du centre nerveux de la ville, à des kilomètres de Jérusalem-Est et du Mont du Temple. Les habitants se tiennent à distance des hautes tensions qui ont fait de Jérusalem une zone à risques, une zone interdite à la sérénité, à la synergie, à la convergence des cœurs et des croyances. Il y a bien des administrations qui y ont établi leur bureau afin de rappeler la présence de l’Etat, même aux confins de Jérusalem, mais on y trouve surtout des ateliers de menuiserie, des maisons d’édition et même un hôpital psychiatrique. L’activité fébrile dans la matinée et l’après-midi s’estompe le soir jusqu’à l’aube. Seuls vaquent alors quelques hommes en prière, plutôt âgés, qui rendent grâce à Dieu de les avoir fait passer du sommeil à l’éveil. Har Nof ressemble, à bien des égards, à un shtetl sans poésie ni inspiration particulière égaré au début du 21e siècle.

Mais l’Histoire rattrape bien vite la géographie. Près de Har Nof, il y a l’ancien village chrétien d’Ein Kerem, dont il ne reste que les monastères en activité et les belles demeures abandonnées lors de la guerre d’Indépendance, que des Juifs habitent depuis et qui sont un havre de tranquillité. Plus près encore, mais sans trace visible, on trouve le village disparu de Deir Yassin, tristement célèbre depuis le massacre qui y eut lieu au début de l’année 1948. Les auteurs de l’attentat savaient-ils quelque chose de cette proximité ? Se sont-ils orientés vers une synagogue à cause du symbole ou parce qu’ils présumaient qu’ils trouveraient plus de dix personnes afin que le bilan soit plus lourd ? Les assassins ont emporté avec eux la réponse à ces questions.

Echo à la tuerie d’Hébron 

Parce qu’il a été perpétré dans une synagogue, cet attentat à la hache et à la mitraillette nous saisit d’effroi. Il démontre qu’il n’y a lus de retenue, plus de ligne rouge, plus de lieu extraterritorial qui échappe à la loi d’airain du conflit. Il fait écho à la tuerie du caveau des Patriarches en 1994, perpétré par Baruch Goldstein, de sinistre mémoire. Est-ce que cela signifie que le conflit évolue vers une guerre de religion ? L’hypothèse ne peut pas être écartée, même si dans le cas de la tuerie à Har Nof, les auteurs appartenaient à une organisation palestinienne laïque (FPLP). Cependant, il est indéniable que des mosquées et des synagogues sont prises aujourd’hui pour cible après avoir été si longtemps épargnées.

La dimension religieuse est présente depuis le début du conflit. Elle a souvent été le moteur ou le prétexte de la violence. Les émeutes en 1920 étaient liées au Mur des Lamentations et au Mont du Temple. Le premier des leaders palestiniens, Hadj Amine al-Husseini, était simultanément Mufti de Jérusalem en charge des deux mosquées d’Omar et d’al-Aqsa. Pour sauver Jérusalem de l’emprise sioniste, Husseini a réuni un Congrès islamique, ralliant ainsi à la cause de la Palestine non seulement les Palestiniens concernés ou la nation arabe, mais le monde musulman tout entier dont la majorité n’est pas arabe. Il y a foncièrement dans la confrontation entre Juifs et Arabes un aspect religieux qui travaille et nourrit la rivalité nationale, laquelle s’est appuyée sur les religions respectives pour galvaniser les foules. Au fur et à mesure que la population arabe chrétienne diminue, cette confrontation interreligieuse a tendance à devenir plus aigüe.

Les religions sont-elles une partie du problème ou une partie de la solution ? On est tenté de répondre oui aux deux questions. Personne n’ignore que le fanatisme est aujourd’hui religieux. C’est en invoquant Dieu que l’on commet les plus grands crimes de sang au mépris du message monothéiste qui a pourtant établi l’unité du genre humain. Aussi une approche rationnelle de toute négociation israélo-palestinienne exige d’en écarter les « fous de Dieu ». Des nationalistes peuvent assumer des compromis territoriaux, aucune concession n’est possible quand on est porteur d’absolu. Mais occulter l’impact et les défis que posent aujourd’hui les religions, c’est s’interdire de saisir à bras le corps les problèmes qu’elles créent. On a raison d’écarter les clergés de la négociation. Si, en revanche, on parvient un jour à trouver une solution au conflit, il sera capital alors de s’appuyer sur la légitimité spirituelle que les leaders religieux voudront bien lui accorder.

Négociations au point mort

Qu’est-ce qui nourrit le climat de violence dont Jérusalem est aujourd’hui le théâtre ? Le désespoir politique né de l’absence de négociations ? Le désarroi social face à la dégradation progressive de la condition des Palestiniens de Jérusalem-Est, nonobstant la carte d’identité israélienne dont ils disposent ? La provocation inutile et stupide du gouvernement qui, face à la surenchère nationaliste de Bennett et Lieberman, a laissé entendre que la liberté de culte exigeait la révision du statu quo sur le Mont du Temple ? Plutôt que de privilégier une option, il semble plus juste de les garder à l’esprit toutes les trois. Dans un contexte où règne plus que jamais une inégalité de droit et de fait entre Juifs et Arabes en matière d’infrastructure et d’investissement, où les négociations sont au point mort alors même que durant l’été, au cours de l’opération Bordure de protection, Netanyahou s’était félicité du comportement exemplaire de Mahmoud Abbas, il ne restait plus qu’à invoquer le droit des Juifs de prier sur le Mont du Temple pour mettre le feu aux poudres. Si c’était à refaire, je suis certain que Netanyahou s’abstiendrait d’ébranler, comme il l’a fait, le compromis qui a pour seul mérite de tenir bon depuis 1967. Il n’est plus possible d’anticiper sur le futur accord pour s’autoriser à construire dans des quartiers qui feront partie du territoire israélien. C’est renverser la logique des choses. Que l’accord soit établi au préalable, et le gouvernement pourra ensuite construire comme il l’entend.

En vérité, rien n’a vraiment changé. Lorsque le gouvernement ne prend aucune initiative, le vide politique est aussitôt rempli par la violence. Netanyahou le sait bien, mais il est tétanisé par ses partenaires qui sont à sa droite et lui disputent sérieusement son leadership. Renforcer les mesures répressives va dans le même sens : on s’adresse à l’électorat israélien, les non-électeurs que sont les Palestiniens peuvent toujours attendre. A l’imbroglio qui relève de la seule politique intérieure, à l’absence cruelle d’une alternance politique, s’ajoutent la faiblesse diplomatique américaine et l’incapacité européenne à en prendre le relais. Netanyahou a cru à tort que tout lui était permis. Les habitants de Jérusalem paient chèrement son erreur. •

La troisième intifada a-t-elle commencé ?

C’est le leitmotiv de toutes les chroniques politiques, le micro-trottoir spontané tendu aux passants. Sommes-nous déjà sous le régime de la troisième intifada ? Depuis la fin de la seconde en 2004, on a eu dix fois l’occasion de mettre en garde sur sa résurgence, mais à chaque fois, cela n’a pas pris. Même si cette fois n’est pas la bonne, on n’oubliera pas de sitôt cette vague mortelle qui frappe principalement les Juifs de Jérusalem. La sécurité relative s’est transformée en l’espace de quelques jours en un profond et tangible sentiment d’insécurité. La violence peut se nourrir de la violence qui la précède et la répression appellera toujours un surcroît de répression.

Le cercle vicieux est en marche. Qui pourra l’arrêter ? Les organisations politiques palestiniennes resteront désemparées face à un mouvement qui leur échappe, mais elles n’hésiteront pas à prendre le train de la troisième intifada en marche si la violence se poursuit. Le gouvernement israélien n’a pas les moyens politiques de faire machine arrière en prenant une initiative quelconque ou en appelant Mahmoud Abbas à signer la paix des braves. Ce n’est pas de l’extérieur que viendra le salut. Européens et Américains sont convaincus aujourd’hui que le conflit israélo-palestinien ne menace pas la paix du monde, mais l’asymétrie entre les forces est telle qu’ils seront bien forcés, tôt ou tard, d’intervenir pour calmer la violence, non pour en sortir définitivement. Les opinions publiques favorables au compromis sont dépassées par la haine sans limites qui pousse des terroristes à tuer des gens en prière et par l’impunité d’un gouvernement que rien n’arrête. La voix des intellectuels ne porte plus et les chefs religieux sont intimidés par ceux qui, au nom de la pureté de la foi, tolèrent l’intolérable.

L’initiative Nusseibeh-Ayalon qui avait défini en quelques principes les éléments d’une paix possible doit être renouvelée. Bref, c’est au monde associatif et aux individus d’en assumer la responsabilité, puisque celle-ci n’est plus prise en charge par les politiques. Avant qu’il ne soit trop tard et qu’une fois la troisième intifada commencée, on se demande quand éclatera la quatrième. 

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