Une « histoire de chiens »

Dans Terre promise, trop promise (éd. Odile Jacob), Nathan Weinstock revient sur la genèse du conflit israélo-palestinien. Originalité de cette somme : elle retrace ce conflit à travers le prisme du mépris arabo-musulman pour la condition du Juif en tant que Dhimmi. Cette notion controversée ne remet-elle pas en cause la rigueur et l’impartialité de ce travail bien documenté ?

C’est vrai, Nathan Weinstock n’est pas tendre avec les dirigeants sionistes du Yishouv (communauté juive de Palestine mandataire), mais loin d’essayer de déconstruire certains mythes inscrits dans l’airain de l’éthos israélien, il se focalise sur l’attitude des dirigeants arabes et palestiniens. Et dans la perspective qu’il trace, la clé de voute de la confrontation de ces deux nationalismes réside dans le mépris arabo-musulman pour le Juif en tant que Dhimmi, sujet protégé appartenant à une communauté religieuse inférieure. « Je ne l’exprime pas de manière aussi brutale », se défend Nathan Weinstock. « Je dis qu’il y a un passé de dhimmitude qui contamine la manière dont le monde arabe perçoit les Juifs. Tout n’est pas totalement noir. De nombreux exemples indiquent clairement que la confiance et la complicité ont existé entre Juifs et musulmans en Palestine à travers les siècles ».

Dhimmis

Cette nuance étant énoncée, il revient malgré tout sur la trame sur laquelle repose en grande partie son livre : « Il ne faut pas pour autant oublier qu’indépendamment de l’animosité que peut susciter le sionisme, le mépris et la haine des Juifs marquent l’histoire de la Palestine depuis plus d’un millénaire. Dans de nombreux textes ou discours, on retrouve des thèmes analogues à ceux des Protocoles des sages de Sion. Les premières émeutes arabes en Palestine sont dirigées contre les Juifs orthodoxes de Jérusalem, notoirement antisionistes ! Le mot d’ordre est le suivant : « Les Juifs sont nos chiens ». Cela montre bien que la condition des Juifs en Palestine en leur qualité de dhimmis est contraire à l’idée fausse selon laquelle la coexistence entre Juifs et Arabes en Terre sainte aurait toujours été harmonieuse avant l’arrivée des premières vagues d’immigration. Frantz Fanon écrivait que l’emploi de termes tels que‘bicot’ ou ‘macaque’ illustrait la manière dont le colonialisme déshumanisait et ‘animalisait’ le colonisé. Traiter les Juifs de ‘chiens’ ou prêcher -comme vient encore de le faire dernièrement l’actuel Mufti de Jérusalem- que les Juifs ‘descendent des singes et des cochons’ procède de la même mentalité qui consiste à nier l’essence humaine du Juif que l’on persiste à enfermer dans le statut humiliant de dhimmi ».

 

Les rendez-vous du Grand Mufti avec Himmler

En suivant le parcours du grand Mufti de Jérusalem, Amin Al-Husseini, qui prend la tête du mouvement palestinien dès les années 20’, Nathan Weinstock montre que le nationalisme arabe et palestinien ne se réduit pas une hostilité à un nationalisme concurrent. En puisant dans la rhétorique antisémite, il révèle surtout sa haine des Juifs. La figure du Mufti de Jérusalem est très présente dans ce livre. Nathan Weinstock revient longuement sur le soutien apporté par le Grand Mufti à Hitler. En 1941, il trouve refuge à Berlin où il passera le restant de la guerre et contribuera à la création d’une division SS musulmane composée en grande partie de Bosniaques. Si personne ne conteste son alliance avec l’Allemagne nazie, Nathan Weinstock s’interroge quant à lui sur l’attitude de ce dirigeant arabe face à la Shoah. Ce questionnement peut en surprendre plus d’un dans la mesure où ce Palestinien n’appartenait pas à la hiérarchie nazie responsable de l’extermination des Juifs d’Europe. « Je n’ai aucune preuve qu’il a participé au processus d’extermination des Juifs d’Europe », réagit-il. « Mais il faut dire que parmi tous les gens qui ont trempé avec les nazis, personne d’autre que le Grand Mufti n’avait des rendez-vous avec Eichmann ou Himmler ! Aucun collaborateur flamand de haut rang par exemple n’a jamais rencontré Eichmann. Il se situe donc dans une optique de génocide et non pas seulement dans une banale sympathie à l’égard des nazis. Alors je ne dis pas qu’il a prêté la main à ceux-ci dans le génocide des Juifs, mais dans un entretien qu’il a accordé au Monde, il se vante que c’est grâce à lui que tant de Juifs ont été exterminés. Il exagère évidemment, mais on ne peut ignorer cette déclaration. Il savait que la Shoah était à l’œuvre et il disposait même de chiffres que lui avait communiqués Himmler ».

Quant à la période critique de la Guerre d’Indépendance (1947-1949), Nathan Weinstock a essayé de voir honnêtement ce qui s’est passé en ne négligeant aucune source, même celles qui infirment ce qu’il souhaite entendre. Il en arrive dans l’ensemble à des conclusions identiques à celles de l’historien israélien Benny Morris. Il observe que les Israéliens ont commis des dérapages en massacrant et en expulsant des civils. Il souligne toutefois qu’ils ne s’inscrivent pas dans une stratégie définie dès le départ. « De nombreux exemples le confirment. A Nazareth, on voulait chasser les Arabes, mais le commandant de la Haganah de la place prend contact avec Ben Gourion pour lui dire que c’est inacceptable. Et effectivement, ils ne seront pas chassés de la ville. Ce n’est donc pas une politique systématique, même si des dérapages se sont produits suite à un effet d’entraînement comme à Lydda et à Ramleh sous le commandement d’Yitzhak Rabbin ».

 

Idiot utile

Le travail bien documenté de Nathan Weinstock et la réflexion qu’il propose tout au long de ce livre ne sont pas neufs, mais ils prennent chez cet homme une dimension particulière. Car sa volonté d’envisager systématiquement l’évolution du mouvement national palestinien à travers la dhimmitude et le mépris des Juifs se lit comme la liquidation d’un engagement politique passé en faveur des droits des Palestiniens. Nathan Weinstock n’en fait aucun mystère : dans la préface du livre, il évoque son militantisme antisioniste aux côtés du Matzpen, un mouvement antisioniste israélien. Rétrospectivement, il a le sentiment d’avoir joué le rôle de l’idiot utile. Il a effectivement été un des premiers, si pas le premier, à prendre position pour les droits des Palestiniens. Il a notamment publié des articles sur cette problématique dans la prestigieuse revue de François Maspero en 1964, avant même Maxime Rodinson ! « C’est d’ailleurs par le biais de ces articles que j’ai été invité par l’Union générale des étudiants palestiniens en mai 1967 à leur journée de commémoration de la Naqba », se souvient-il. « Je me suis présenté à eux avec des prises de position du Matzpen. J’apparaissais donc comme un allié objectif. Ce qui m’a frappé après coup, c’est qu’ils n’ont manifesté aucun intérêt pour ce mouvement israélien. Son message pouvait faire de lui un interlocuteur crédible auprès des Palestiniens. Ils voulaient seulement savoir si Choukeiry allait jeter les Israéliens à la mer dans les jours qui suivaient. Cet épisode a une signification importante et par moment, je me dis que cela n’a pas évolué, même si d’autres voix existent ».

Presque cinquante ans ont passé et on sent que cette confrontation avec le fanatisme palestinien n’en finit pas de le poursuivre. Est-ce une des raisons pour lesquelles il s’attache à décrypter le nationalisme palestinien à l’aune de l’antisémitisme arabe ? Il est difficile de répondre catégoriquement à cette question, même s’il considère qu’il y a un passé antisémite qui pèse lourd au Proche-Orient, exactement comme l’antisémitisme en Occident. « Le monde arabo-musulman doit résoudre cette question, car elle dépasse de loin celle d’Israël. Il suffit de songer aux minorités non musulmanes. Le monde arabo-musulman est-il prêt à vivre aujourd’hui avec des minorités ? Je pense que c’est loin d’être évident ». Une question nécessaire que de nombreux déçus des échecs successifs du processus de paix évoquent souvent aujourd’hui. Mais les réponses qu’ils apportent ne sont pas toujours les plus appropriées.

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