C’est l’histoire d’un homme qui s’appelait Sam. Tous les jours, hiver comme été, il portait un costume impeccablement coupé et une cravate noirs. Au moment de se coucher, il enfilait un pyjama noir, copie conforme de son costar-cravate. Chaque samedi, il se rendait chez son coiffeur Valentino. Il s’asseyait profondément dans le fauteuil, et Valentino lui posait cette question rituelle : « La coupe psychologique, comme d’habitude ? ».
– « Comme d’habitude », répondait Sam.
Valentino se mettait alors à gesticuler autour de lui avec ses ciseaux qui cliquetaient et fendaient l’air plus que les rares cheveux qu’il pouvait avoir. Au moment de partir, Sam lui lançait un habituel « A la semaine prochaine ! ».
Un samedi qu’il se rendait chez son coiffeur, Sam trouva la porte close et le volet baissé. On pouvait y lire un faire-part : « Parti sans laisser d’adresse. Valentino est décédé inopinément. Ni pleurs, ni couronnes ».
« Ca, alors ! », se dit Sam, « et dire qu’il y a à peine une semaine, il dansait autour de moi avec son peigne et ses ciseaux
en sifflotant ! ».
L’histoire pourrait se terminer ici, mais la vie en décida autrement. Affecté par la disparition soudaine de son coiffeur, Sam, songeur, alla marcher le long du fleuve qui traverse la ville. Il allait tête baissée, pensant à cette vie éphémère et surtout capricieuse, lorsqu’il remarqua sur la berge, un groupe d’hommes, en rang, tout de noir vêtus, comme lui, coiffés
d’un large chapeau noir. Ils lui rappelèrent son grand-père Ephraïm qu’il n’avait connu que sur des photos. Lui, Sam, n’avait rien à voir avec ces hommes-là, ni avec Ephraïm, ni avec la religion, ni avec Dieu, ni avec… avec… Il chercha le mot, mais ne le trouva pas.
Puis, étrangement, ces hommes mirent les mains dans les poches, les retournèrent, en jetèrent leur contenu : des brins de tabac, de vieux mouchoirs en papier, des tickets de métro.
Sam rentra la tête dans les épaules, regarda à gauche, à droite pour voir si quelqu’un les regardait.
« Pourquoi doivent-ils toujours se faire remarquer ? Et qu’est-ce donc que cette étrange coutume ? ».*
A cet instant, il entendit un cri qui venait du fleuve : « Au secours ! A l’aide ! ». Une femme était en train de se noyer.
Sam la regarda sans bouger. Que devait-il faire ? Sauter dans l’eau ? C’était incongru ! La vérité n’est pas toujours bonne à dire, mais il pensa d’abord à ce que le commerçant qui lui avait vendu son costume lui avait recommandé : « Nettoyez-le à sec, si vous ne voulez pas l’abîmer ».
Voilà à quoi pensa Sam, avant qu’une force invisible ne le projette dans le fleuve, en même temps que les hommes en noir qui sautèrent dans l’eau en se tenant le chapeau. Tous ensemble, ils nagèrent et convergèrent vers la malheureuse, qu’ils sauvèrent de la noyade.
Sur la berge, Sam eut seul l’honneur de lui faire du bouche-à-bouche. Le destin nous réservant beaucoup de surprises, il lui en fit une de taille. La femme n’était autre que la veuve éplorée du coiffeur Valentino. La vie est vraiment curieuse.
Tashlikh : pratique juive très ancienne à Rosh Hashana. Les hommes viennent vider et jeter le contenu de leurs poches dans un point d’eau courante, en symbole de leurs péchés de l’année écoulée.
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