Une leçon de maturité

Israël a évacué les populations juives de la bande de Gaza sans heurts. Le désengagement tant attendu a été la cible des critiques des extrémismes de tous bords. L’extrême gauche européenne dénonçait une manoeuvre d’enfermement des Palestiniens, l’extrême droite et la droite nationaliste israéliennes, la trahison du gouvernement, les mouvements terroristes palestiniens annonçant, quant à eux, la reprise des campagnes d’attentats. Que ne nous avait-on également prédit! L’effondrement de la société israélienne, la guerre civile -même!-, la crispation de la classe politique, les affrontements sanglants entre Juifs israéliens et Tsahal…
En dépit du scepticisme et de la contestation, Ariel Sharon a tenu bon, et mené son projet à son terme. Il a considéré, comme le camp de la paix l’a toujours soutenu, que la sécurité intérieure d’Israël serait mieux assurée par le redéploiement des soldats le long de la frontière -ce qui n’exclut malheureusement pas la possibilité de nouvelles violences-, et que le pays était prêt à absorber l’onde de choc suscitée par le retrait. Plus fondamentalement, il a engagé Israël dans un processus qui rapproche enfin les acteurs d’une solution définitive : la paix en échange de la terre. Certes, Ariel Sharon n’est pas Yitzhak Rabin, leurs parcours et leurs références politiques sont diamétralement opposés. Bien sûr, l’enthousiasme d’Oslo a disparu. La seconde intifada, l’ambiguïté de Yasser Arafat, les représailles israéliennes, les douleurs consécutives aux pertes humaines israéliennes et palestiniennes ont fait leur oeuvre, marquant au fer rouge le coeur des deux sociétés civiles. Bien entendu, le retrait est moins ambitieux que le Plan de Genève et séquentialise l’initiative en vue de stabiliser sur le terrain les étapes intermédiaires. Mais il a le mérite -inestimable- d’exister politiquement et d’être appliqué.
En lieu et place des catastrophes annoncées et à l’exception de certains débordements inévitables, le retrait s’est globalement bien déroulé, les défections ont été rapidement maîtrisées, l’armée a fait preuve d’une retenue et d’une humanité exemplaires, tandis que les civils évacués ont principalement marqué leur réprobation, souvent vive, par des voies que seul le respect du jeu démocratique permet d’emprunter, adoptant une posture davantage affective et sentimentale qu’idéologique.

Eviter le manichéisme
Si l’opinion publique européenne a été émue par cette démonstration de la maturité israélienne, elle a cependant accompagné son appréciation politique du retrait d’un insupportable procès d’intention instruit à l’encontre de l’Etat hébreu. De nombreux observateurs «avertis» -les mêmes, au demeurant, qui prédisaient qu’il ne rendrait Gaza que dans un bain de sang- ne se sont pas privés de déclarer ou d’écrire qu’il rétrocédait d’autant plus volontiers Gaza aux Palestiniens qu’il n’évacuerait jamais la Cisjordanie. Outre la gratuité de ces propos, soutenir une telle affirmation revient à ignorer les déclarations publiques d’acteurs politiques israéliens majeurs, y compris d’Ariel Sharon, soulignant à plusieurs reprises qu’Israël n’avait pas vocation à priver les Palestiniens de leur liberté. Il convient de rappeler que le sionisme est un mouvement historique d’émancipation, il n’a pas pour finalité l’occupation arbitraire de terres ou la domination d’un autre peuple. En outre, la proximité géographique des deux entités nationales et l’évolution des courbes démographiques indiquent clairement qu’aucun des deux voisins ne peut espérer vivre en paix et garantir sa propre pérennité s’il ne se soucie pas de celle de son partenaire.
On peut déplorer que le retrait ne soit pas plus rapide, mais le processus global d’Oslo ayant échoué, les Israéliens ont décidé de procéder par étapes. Du reste, les deux protagonistes ont également besoin de temps pour asseoir leur position et éviter de se faire dépasser par leurs propres nationalistes. Mahmoud Abbas doit imposer l’autorité de l’Etat sur un territoire libéré de l’occupation mais infiltré par les factions terroristes. Il n’a pas intérêt à laisser prospérer ces milices qui apporteraient aux Israéliens les plus sceptiques la démonstration de l’impossibilité d’un accord de paix avec les Palestiniens. Pas plus d’ailleurs qu’Ariel Sharon, qui verrait ses efforts et sa détermination réduits à néant par l’aile droite du Likoud, laquelle profiterait de l’occasion pour justifier le retour de l’armée à Gaza et exploiterait l’insécurité grandissante lors de la prochaine campagne électorale, d’ores et déjà lancée par Benjamin Netanyahou.
Les choses sérieuses ne reprendront probablement qu’au-delà de cette échéance. Toutefois, la communauté internationale peut jouer un rôle important dans l’intervalle, en envoyant des signes positifs forts à destination des deux parties, et en particulier d’Israël. Si elle lui apporte son soutien, si elle s’emploie à prendre en considération son exigence de sécurité et encourage l’Autorité palestinienne à combattre la propagande antisémite et la prolifération des organisations terroristes, cela renforcera l’emprise de la société civile palestinienne sur son propre destin et la légitimité des positions défendues par le camp de la paix dans le débat public israélien. Cela pèsera aussi de manière significative sur les décisions politiques ultérieures concernant le processus d’évacuation de la Cisjordanie et contribuera à marginaliser les irrédentismes. A défaut d’une implication internationale plus équilibrée, toute interprétation péremptoire des chancelleries et des opinions publiques sur l’évolution du conflit ne serait que pure spéculation et préjugé idéologique. L’heure n’est plus au manichéisme et aux logiques des discours victimaires. Le grand Midi du Proche-Orient n’adviendra qu’à cette condition.
Bonne et heureuse année 5766 à ceux qui parmi vous la célèbrent.
Shana Tova.

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