L’actualité ne manque pas d’exemples pour nous rappeler la manière avec laquelle les « démocratures » hongroise et polonaise hystérisent le débat public. Et comme leurs dirigeants défendent une conception ethnique et religieuse de la nation, la question des relations avec les Juifs occupe une place importante dans ces deux pays ayant abrité de grandes communautés avant la Seconde Guerre mondiale.
En août dernier, la plus haute distinction honorifique a été décernée à Zsolt Bayer, un journaliste épinglé pour ses dérapages racistes et antisémites. Ce proche du Premier ministre conservateur Viktor Orban a notamment comparé la population rom à des « animaux qui ne devraient pas exister ». Bayer s’en est aussi pris violemment aux Juifs qu’il juge trop critiques envers le gouvernement d’Orban. Il regrette que « l’on n’ait pas réussi à enterrer tous les Cohn, Cohn-Bendit et Schiff jusqu’au cou dans la forêt d’Orgovány », un lieu où les forces contre-révolutionnaires exécutaient les communistes en 1919. En citant ces patronymes typiquement juifs, ce journaliste n’ignore pas qu’il fait vibrer la corde antisémite d’un pays où les Juifs sont encore assimilés au communisme honni.
En Pologne, le problème est beaucoup plus grave. Le gouvernement polonais conservateur (PiS) a approuvé cet été un projet de loi condamnant tout propos associant la Pologne aux crimes nazis. Bien qu’il s’agisse surtout de criminaliser l’expression « camp de concentration polonais », cette mesure vise surtout à réduire au silence quiconque évoque la participation des Polonais à la persécution et à l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Alors que de nombreux historiens polonais ont documenté de manière irréfutable cette question sensible, le gouvernement polonais s’évertue à réécrire l’histoire en imposant le récit mythique du martyre et de l’héroïsme polonais. Et la loi punissant de prison quiconque utilise l’expression « camps de concentration polonais » pour indiquer la localisation des camps installés par les Allemands sur le sol polonais -comme l’avait fait récemment le président Obama dans un discours- devient l’arme juridique destinée à « restaurer la fierté nationale » et à abattre « les ennemis de la Pologne ».
Dans le collimateur des conservateurs du PiS, il y a évidemment Jan T Gross. Cet historien américain d’origine polonaise a publié en 2000 Les voisins (éd. Fayard), dans lequel il montre comment des Polonais ont assassiné leurs voisins juifs dans la bourgade de Jedwabne en juillet 1941. Gross a également publié en 2010 La peur (éd. Calmann-Lévy). Dans ce livre, il fait le point sur les violences antisémites meurtrières commises en Pologne durant l’immédiat après- guerre, culminant avec le pogrom de Kielce en juillet 1946. Dans les deux cas, il s’agit d’une réalité historique insupportable pour les populistes conservateurs du PiS. Pour décrédibiliser Gross et pour intimider le monde académique, le gouvernement polonais n’a rien trouvé de mieux que de s’engager dans la voie abjecte du négationnisme d’Etat. « Tout le monde sait que les Polonais ont participé à l’extermination des Juifs en Pologne », a réagi le professeur israélien Yehouda Bauer, le doyen des historiens spécialistes de la Shoah. « Prétendre le contraire revient à nier les travaux qui ont abondamment documenté cette réalité. Et selon moi, cela s’apparente même à une négation de la Shoah ».
En adoptant des législations de ce type, le gouvernement polonais remet gravement en cause les efforts réels que la Pologne post-communiste a accomplis depuis plusieurs années pour que la jeunesse polonaise ne soit plus allaitée au biberon de l’antisémitisme. Quant aux relations entre Juifs et Polonais, elles risquent d’être compromises pour longtemps si le gouvernement actuel réactualise les réflexes amnésiques de la Pologne communiste.
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