Une « majorité laïque » en voie de disparition?

Longtemps le concept de « majorité laïque » a sous-tendu l’identité juive israélienne… Il est désormais sérieusement battu en brèche. En témoignent les résultats préoccupantsde l’enquête décennale réalisée par le Centre Gutmann de sociologie appliquée*, une émanation de l’Institut israélien pour la démocratie.

Réalisée à la demande de la Fondation Avi Chai, l’étude intitulée « Croyances, pratiques et valeurs auprès des Juifs israéliens », effectuée en 2009 mais qui vient seulement d’être publiée, dresse un tableau sans ambiguïté de l’évolution de la pratique religieuse dans la société israélienne. Ainsi, les Juifs israéliens ne sont plus que 43% à se présenter comme « laïques », contre 46% lors du dernier sondage du genre réalisé en 1999; 32% se définissent comme des « traditionalistes » (contre 33% dix ans auparavant), tandis que 22% se proclament « orthodoxes » ou « ultra-orthodoxes » (16%).

Pratique en augmentation

En outre, l’attachement à la religion et aux traditions s’est accru de façon significative. L’enquête réalisée auprès d’un échantillon de près de 3.000 personnes révèle que 80% des Juifs israéliens interrogés déclarent croire en Dieu, soit le score le plus élevé de ces vingt dernières années; 70% adhèrent à la formule de « euple élu »; 69% estiment que la Torah et les prescriptions religieuses (ou « mitzvot ») sont d’essence divine; ils sont encore 60% à croire à une vie après la mort, 53% à attendre la venue du Messie et 37% à affirmer qu’un Juif qui ne respecte pas les commandements divins met en danger le peuple juif (contre 30% en 1999).

Même observation du côté des pratiques. Pas moins de 85% des personnes interrogées estiment par exemple « important » de célébrer les fêtes juives (contre 63%). La liste est longue. Faut-il s’étonner du retour en grâce de la religiosité dans le pays ? Pour certains observateurs, le phénomène doit être mis en perspective. « L’érosion du concept de “majorité laïque” parmi les Juifs israéliens était perceptible dès le début des années 90 »,relève l’écrivain Assaf Inbari, originaire du Kibboutz Afikim et fervent défenseur d’un judaïsme pluraliste.« Simplement l’arrivée massive d’immigrants issus de l’ex-bloc soviétique, peu ou pas du tout pratiquants, a masqué cette évolution ». Or la population russophone tend aujourd’hui à adopter un mode de vie plus traditionaliste. Le sondage est également marqué par les facteurs démographiques, puisque la population haredi (juive orthodoxe) continue d’afficher un taux d’accroissement naturel dix fois supérieur à celui des Juifs laïques.

Reste que le monde de la recherche semble divisé sur la façon d’appréhender ce « glissement » vers la religion… Le professeur Yedidia Stern, vice-président de l’Institut israélien pour la démocratie, professeur de droit à l’Université Bar-Ilan et lui-même juif pratiquant, ne s’en alarme pas outre mesure. « Le temps n’est plus où, dans les années 60, un enfant juif religieux comme moi avait le sentiment d’appartenir à une espèce sinon en voie de disparition, du moins vouée à une réserve naturelle », affirme-t-il. « Aujourd’hui, un enfant religieux se sait partie intégrante de la société, une partie incontournable, active, apte à assumer des responsabilités dans tous les domaines ».

Co-auteur de l’enquête, le professeur Tamar Hermann, qui chapeaute par ailleurs le programme des études autour de la démocratie de l’Université ouverte d’Israël, souligne de son côté que l’essor de la religiosité va généralement de pair avec celui « d’une vision du monde nationaliste et peu tolérante », ce qu’elle juge « problématique » à terme. « Pour ma part, je me demande si un enfant laïque fera toujours partie de “la norme” en Israël…  A l’heure où le gouvernement israélien oblige les écoles publiques à organiser des visites du tombeau des Patriarches à Hébron (Ndlr : au Sud de la Cisjordanie), il est permis d’en douter », souligne-t-elle. Avant d’ajouter : « Ce n’est pas un hasard si les tentatives d’exclusion des femmes de l’espace public se sont multipliées ces derniers mois. Pour une grande majorité des ultra-orthodoxes, la place de la femme -quand bien même elle serait l’unique gagne-pain du foyer- reste à la maison ! »

Valeurs démocratiques en baisse

De fait, les deux universitaires de l’Institut israélien pour la démocratie partagent la même inquiétude face à un résultat très révélateur. L’étude laisse en effet apparaître« un rapport inversement proportionnel entre l’élévation du niveau des convictions religieuses et le respect des valeurs démocratiques ». « Ceci n’a rien d’anodin dans un Etat dépourvu de frontières définitives et de Constitution, car la démocratie israélienne doit affronter de nombreux sujets délicats », pointe Yedidia Stern. Ainsi, plus la personne interrogée se déclare pratiquante, moins elle adhère au concept d’égalité entre tous les citoyens, comprenant les minorités non juives. Autre exemple, à la question de savoir, en cas de conflit entre la loi civile et la législation religieuse (« la halakha ») laquelle des deux prime, 44% ont pointé la loi civile, 20% la législation religieuse et 36% ont répondu « parfois l’une, parfois l’autre ».                            

* Le Centre Gutmann pratique cette radioscopie de l’observance religieuse tous les dix ans. Le premier sondage a été réalisé en 1991.

Des « batei midrash » pour non-religieux

C’est un phénomène qui ne cesse d’étonner : au cours des deux dernières décennies, de plus en plus de Juifs israéliens non pratiquants se retrouvent chaque semaine pour étudier la Torah dans des « batei midrash » d’un genre nouveau.

« Le judaïsme nous a été confisqué par le monde orthodoxe, nous voulons nous réapproprier notre culture juive, sans forcément avoir à porter une kippa », confie Naftali Alter, un scénariste et musicien israélien, qui participe depuis plusieurs années à un « beit midrash » pour professionnels des médias. Une initiative mise en place par l’association à but non lucratif Gesher (« pont » en hébreu), dont l’ambition est de combler le fossé qui se creuse entre les publics laïque et religieux.

Le pays compte désormais une centainede lieux d’études juives pluralistes qui se déploient sous l’égide d’un réseau dont les affiliés les plus connus se nomment Eloul, Bina, Kolot, Bamidbar, Oranim ou Alma. Symbole du renouveau des études juives à Tel-Aviv, Alma (« le monde » en araméen) fête cette année ses 19 printemps et séduit un large public. Plus de 350 hommes et femmes y suivent un cours hebdomadaire pour étudier les ouvrages majeurs de la tradition juive, considérée avant tout comme un bagage culturel. Et lors des principales fêtes, la maison d’études prend ses quartiers au Musée de Tel-Aviv (Shavouot) ou au parc Hayarkon (Selihot) pour accueillir plusieurs milliers d’aficionados.

Le centre est piloté par Ruth Calderon, l’une des rares femmes issues d’une famille non pratiquante, à avoir décroché un doctorat de Talmud à l’Université hébraïque de Jérusalem. En 1989, elle fonde « Eloul », le premier « beit midrash » pour un public mixte associant religieux et séculiers. Une formule qui a essaimé auprès de 120 maisons d’études en l’espace de vingt ans… L’assassinat d’Yitzhak Rabin la décide à revenir dans la « Ville blanche » et lui inspire la création d’Alma. « J’ai souhaité créer un lieu d’échanges, sans affiliation à telle ou telle branche du judaïsme, pour une population urbaine ouverte et cultivée, mais qui s’est peu à peu éloignée de la bibliothèque juive », explique-t-elle.

Dans la maison restaurée de la rue Bezalel Yaffé,les enseignants proviennent de quatre horizons différents : des chercheurs (tel le critique littéraire Ariel Hirschfeld), des artistes (le dramaturge Yoshuah Sobol), des poètes (Dori Manor ou Agi Mishol), des spécialistes des textes sacrés (Rav Yoël Ben Noun). Ils organisent des conversations en petits groupes sur le modèle des « havroutot » en vigueur dans les Yeshivot du milieu orthodoxe. « Simplement, nous privilégions une démarche humaniste. Pas question d’inciter nos étudiants à pratiquer ou à revenir à la religion », précise Ruth Calderon, qui espère toutefois contribuer à atténuer le clivage opposant laïques et religieux. « J’ai siégé en 1991 au sein de la Commission Shenhar qui a constaté l’extrême pauvreté des contenus juifs dans les écoles du système scolaire laïque israélien », précise-t-elle. « Et depuis, ma conclusion est sans appel. Ne pas se connaître, voilà la véritable faiblesse ! »

]]>