La question du voile a ressurgi ces dernières semaines sous une forme inattendue. L’orchestre d’Osnabrück (Basse-Saxe) a en effet interprété à Téhéran des oeuvres de Beethoven, Elgar et Brahms. Quoi de plus réjouissant, pourrait-on se dire, que de constater qu’en dépit des multiples déclarations hostiles à l’Occident de Mahmoud Ahmadinejad, la population demeure gourmande de culture puisque la première représentation eut lieu à guichet fermé ? Quelle valeur pourrait surclasser, aurait-on envie d’ajouter, l’universalité de la musique ? Le régime iranien fournit une réponse sans appel : la politique. En obligeant les musiciennes de la formation allemande à porter le voile, il rappelle qu’il n’entend pas transiger sur les règles vestimentaires imposées aux femmes, comme en atteste la création récente de la Police du Voile. De ce point de vue, l’Histoire ne se répète pas. A l’époque classique de l’islam, en effet, comme le souligne très justement Patrick Banon (1), il était d’usage, au contraire, de distinguer les musulmans des non-musulmans par l’imposition de tenues vestimentaires spécifiques. Cette disposition pratique était l’une des nombreuses mesures discriminatoires destinées à marquer la différence de statut juridique entre les musulmans et les minorités religieuses en terre d’islam. On assiste donc à un renversement complet de l’astreinte. Voici une manière bien singulière de rétablir l’égalité et l’indiscrimination devant la loi, en imposant une règle vexatoire à l’ensemble des femmes !
Les membres féminins de l’orchestre se sont toutefois pliés à l’injonction, estimant qu’il leur fallait respecter la norme, même si cela occasionnait des difficultés techniques lors de l’interprétation des oeuvres. Leur démarche peut se comprendre : dès lors que la loi du pays d’accueil stipule une disposition, bonne ou mauvaise, il est concevable de s’y soumettre pour une manifestation interculturelle, même si l’on en réprouve les motifs. A moins bien sûr de la refuser, ce qui aurait été plus cohérent avec leurs convictions, mais aurait conduit à l’annulation de l’événement.
Cela posé, il s’agit de rester conséquent : si les autorités iraniennes estiment que les pratiques imposées dans leur pays doivent s’appliquer à tout le monde, y compris aux minorités non musulmanes, au nom de quoi peuvent-elles contester que les pays européens, de tradition laïque, se conforment à la même maxime ? La question du foulard dans les établissements scolaires ou la fonction publique occupe les sociétés et les intellectuels occidentaux, non par défiance à l’égard de l’islam, mais parce qu’ils défendent les principes de laïcité, d’égalité et de liberté de conscience, qui sont des droits garantis pour tous par nos Constitutions. Questionner le port du voile ne relève pas de la mise en cause d’une pratique religieuse individuelle mais renvoie à la représentation politique du symbole et de ses implications sur le droit des femmes à disposer librement de leurs croyances, de leur corps et de leur sexualité. Ce type de questionnement est totalement légitime pour une société démocratique : personne ne peut interdire à une femme de se voiler, mais personne ne peut davantage le lui imposer – rappelons que dans un Etat de droit régi par la Raison, l’accès à la liberté de conscience religieuse est assujetti au droit à la liberté de penser et à l’égalité des genres.
Et l’exercice ne vaut pas que pour l’islam. La critique salutaire de l’interdiction faite aux femmes, dans certains bus circulant à Jérusalem, de s’asseoir, monter ou descendre à l’avant du véhicule, est de même nature. Si certains Juifs orthodoxes en venaient à dire que la condamnation de ces comportements injustifiables constitue une attaque à caractère judéophobe, leur position serait tout aussi intenable. Et nombre de laïques, juifs ou non, ne se priveraient pas, et à raison, de le leur rappeler.
(1) « Police du Voile en Iran, une dissuasion anatomique », le Figaro du 29 août dernier.
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