Mars 2010. Le Cercle du libre examen de l’ULB organise une conférence-débat sur la liberté d’expression. J’y participe, avec Jean Bricmont, professeur à l’UCL, et Philippe Moureaux, bourgmestre de Molenbeek. Bricmont centre son exposé sur les lois anti-négationnistes. Il n’a pas tort d’aborder la question de ces législations, qui ont suscité la controverse, notamment chez les historiens. Mais il présente les négationnistes comme des victimes, et la salle ne bronche pas.
A l’ULB, au Cercle du libre examen, je me serais attendu à ce que cette victimisation des « assassins de la mémoire » (Vidal-Naquet), suscite des réactions peut-être outrancières dans la vieille tradition de l’antifascisme et de l’anti-nazisme, chère à l’Alma Mater. C’est le contraire qui se produit : un calme plat règne à ce moment dans la salle, la grande majorité du public ne semblant pas trop s’émouvoir de ces positions. Seul Philippe Moureaux -avec qui je me trouverai ce soir-là en désaccord fondamental sur de nombreux points- manifeste avec émotion sa réprobation et rappelle les heures les plus noires de la persécution des Juifs par les nazis.
Je me demande ce qui peut expliquer un tel manque de réaction, et je finis par comprendre. Toutes les critiques du « sionisme », y compris mes critiques du gouvernement israélien actuel, passent avec facilité et suscitent une connivence qui me dérange profondément. Au moment où je défends les manifestants de Téhéran, en évoquant les tortures et les viols dont s’est rendu coupable le régime d’Ahmadinejad, je récolte des huées d’une partie de la salle. Puis, quand je critique les tentatives de reconquête de la sphère publique par certains religieux, je reçois en guise de réponse une remarque de Philippe Moureaux m’affirmant que je critique la religion de façon trop dogmatique. A l’ULB, au Cercle du libre examen, en 2010, il ne se trouve quasi personne pour contester une apologie de la religion. « A bas la calotte » -slogan pourtant très « laïque primaire »- me semble bien loin. Seuls les naïfs y verront un progrès de la tolérance.
Déjà, en mars 2007, Caroline Fourest, intellectuelle laïque s’il en est, s’était fait copieusement chahuter à l’Université (je la présentais). Un an plus tard, Tariq Ramadan parlait à l’auditoire Janson devant un public assez attentif, et en tout cas poli.
Voici, en deux mots, l’explication. Les Américains et les Juifs dominent le monde. Ceux qui leur résistent doivent être soutenus même s’ils ne sont pas très recommandables. Au fond, rien n’a changé, pour une partie de la gauche, depuis la Guerre froide : il ne faut pas désespérer tous les « Billancourt » du monde – tous ces humiliés et offensés qui luttent contre la seule domination qui vaille la peine d’être combattue, celle du capitalisme, de l’Amérique et des « sionistes ». A cette aune, Staline avait seulement commis des « erreurs » et le moindre coup de matraque d’un flic occidental était qualifié d’acte nazi (CRS-SS). Selon ce même critère, Chavez, ce Mussolini tropical, est un héros, Ahmadinejad un grand défenseur des pauvres et de la justice, et les négationnistes des résistants à l’ordre américano-sioniste établi après 1945. Le même argument peut être avancé en faveur du Hezbollah, du Hamas, du Sentier lumineux, et pourquoi pas des abominables Chabab somaliens.
Certes, je simplifie délibérément : il s’agit d’un modèle idéal dont se rapprochent plus ou moins les mille et une positions prises par la gauche anti-américaine et antisioniste, prête, dans ses mauvais jours, à s’allier aux régimes les moins présentables pour combattre le Grand Satan. Mais même consommé avec prudence et modération, c’est toujours le même plat qu’on nous ressert. Une conception du monde qui, à un tel niveau de généralité, se révèle tout à fait invérifiable. Une distorsion complète de l’argumentation, un sinistre prêt-à-penser paresseux, héroïsant aujourd’hui comme hier les dictateurs et tortionnaires autoproclamés « progressistes ». Et une défaite de plus pour le libre examen.
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