Une soirée au théâtre de Dieudonné

C’était au mois de novembre 2013. Travaillant sur le phénomène Dieudonné, il m’avait paru opportun d’assister à au moins une représentation de l’humoriste politique. Immersion au cœur de la « Dieudosphère ».

Je ne serai pas déçu. Financièrement d’abord. Etre « antisystème » a un prix : 41,80 euros. « 38 euros avec réduction », m’indique la vendeuse de la FNAC que je questionne à ce sujet et qui me précise qu’elle n’a pas de places avant une quinzaine de jours. Le décor est planté. Situé au milieu d’une impasse, le Théâtre de la Main d’or n’attire pas a priori les regards. On commence par faire la queue dans une grande salle sommairement décorée et où est installé un bar. En face de celui-ci, dans un coin, une vieille dame antillaise propose de quoi se sustenter en attendant le spectacle. « Sandwichs chauds, chauds, vous avez le choix », répète-t-elle en boucle avec, à ses côtés, une rangée d’ananas disposés bien en vue. Pour ceux et celles qui connaissent quelque peu les codes de la « Dieudosphère », les clins d’œil sont ici évidents.

Mais place au spectacle. L’artiste entre en scène, la mise à mort symbolique peut commencer. Elie Wiesel tout d’abord qui fait la « liste » de l’ensemble de ses souffrances et finit par présenter l’addition comme au restaurant. Visiblement bien inspiré par ses nouveaux amis, Dieudonné enchaîne sur les jeunes salariés allemands qui, un beau matin, découvrent sur leur fiche de paie « -20% » par rapport au salaire précédent. Et le patron de venir leur expliquer qu’il s’agit du « pourcentage Shoah »… La salle se gondole. S’ensuit la parodie d’une émission de télévision. Premier invité : un néo-nazi belge qui se lance dans une longue diatribe sur les Juifs qui dirigent le monde. L’obsession juive plane, presque étouffante. Le deuxième invité est, pour changer, un suprémaciste noir… On se prend cette fois à rire devant le talent d’imitateur bien réel du comique dont le personnage raconte l’opposition « éternelle » entre les « chocodermes » (les noirs) et les « vanillodermes » (les blancs). Parmi ces derniers, il y en a un qui est particulièrement méchant : le vanilloderme à kippa. Et là, Dieudonné d’enchaîner : « Vous savez Kippa-City, le pays qu’ils ont volé aux Palestiniens… ». Rires et applaudissements mêlés.

« La vérité est antisémite »

Le reste est à l’avenant et à ce point répétitif qu’on finit par ne plus y prêter attention. Un tirailleur camerounais qui s’excuse auprès d’Hitler qui était finalement le moins méchant des blancs, le judaïsme dont on apprend qu’il ne forme qu’un avec le mensonge et, last but not least, cette formule qui déclenche l’hilarité générale : « La vérité est antisémite »… On croirait entendre ou lire du Soral. Le passage sur Patrick Cohen et les chambres à gaz ? Arrivé au moins à la moitié du spectacle, on ne se sursaute pas particulièrement, ce qui précède nous ayant en quelque sorte préparés, pour ne pas dire habitués. Une scène pourtant échappe à cette monotonie antisémite. Celle du Camerounais vendeur d’enfants proposés à des couples gays venus d’Occident. Portrait d’un homme sans foi ni loi donc. Qu’on brandira plus tard, au cours d’une discussion, pour me prouver que Dieudonné s’en prend « à tout le monde ». Précisément, et c’est là un point essentiel, Dieudonné fait dire à ce personnage, et ce à plusieurs reprises, que franc-maçon, c’est de cette qualité et de rien d’autre qu’il tire sa « ligne de conduite » dans la vie. A ce stade-là, on se dit qu’il aurait pu tout aussi bien en faire un Falasha.

La boucle est bouclée. Une heure vingt sur ce registre, la séance est enfin levée. C’est peu dire que l’on est abasourdi, non pas tant par le discours antisémite que l’on connaissait déjà que par la manière dont le public semble s’y retrouver au diapason. Jeune pour l’immense majorité, la moyenne d’âge tournant autour de la trentaine. Contrairement aussi à ce que l’on aurait pu imaginer, peu de noirs, africains ou antillais. Enormément de « bobos » en revanche, Français dits « de souche » et, à en juger par l’allure générale, plutôt bien intégrés socialement. Des couples bons chics bon genre aussi, que l’on dirait sortis tout droit de la « Manif pour tous ». Et puis enfin, beaucoup de Français d’origine maghrébine. Et là encore, loin des clichés et, à quelques exceptions près, à l’allure assez peu « islamisée ». Pas de femmes voilées, mais de jeunes « beurettes » occidentalisées. Jeunesse des années 1980 et 1990 qui semble s’être éveillée politiquement à la faveur du 11 septembre 2001 et au moyen d’Internet, cet espace au sein duquel le vrai et le faux se retrouvent mis sur un pied d’égalité. Une génération sacrifiée ? C’est en tous les cas avec le sentiment d’un immense échec que l’on sort de chez Dieudonné. 

Lire notre étude annuelle 2013, du même auteur : « Vers une extrême droite black-blanc-beur ? » 

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