Une triple inconnue

La cartographie politique du Proche-Orient va peut-être connaître une modification profonde dans les mois à venir, avec les élections législatives palestiniennes prévues pour le 25 janvier 2006 et la consultation nationale qui devrait être organisée en Israël le 28 mars prochain. Les enjeux dans cette partie du monde sont, certes, toujours importants en raison de la situation d’extrême tension qui y perdure. Cependant, la configuration qui se dessine depuis le retrait unilatéral d’Israël de la bande de Gaza et les mouvements de renouvellement générationnel au sein des principaux appareils des partis politiques israéliens et palestiniens laissent entrevoir de nouveaux motifs d’espoir, mais aussi, de préoccupation.
Du côté israélien, l’élection récente d’Amir Peretz à la tête du Parti travailliste n’apporte pas seulement du sang neuf à une formation politique qui a trop longtemps été rongée par les ambitions personnelles de la vieille garde. Le nouveau «patron», issu de la Histadrout, entend également imprimer une ligne beaucoup plus nettement marquée par le souci d’une politique réformiste. Celle-ci s’impose d’autant plus urgemment que les indicateurs sociaux convergent en direction d’une paupérisation croissante de la population israélienne. D’après le rapport publié en 2005 par le National Insurance Institute, près de 20 % des familles, 23 % des individus et 31 % des enfants israéliens se trouvent sous le seuil de pauvreté. Ces chiffres ne sont évidemment pas sans rapport avec le conflit, ils reflètent le coût social de la seconde intifada, aggravé par les réductions substantielles des transferts sociaux réalisées par la politique conduite durant une partie de la dernière législature par Benjamin Netanyahou. Si l’impact économique de la politique internationale sur la vitalité du tissu social israélien a toujours été important, il est particulièrement déterminant depuis la dernière crise en raison de son ampleur et de sa durée.
Shimon Peres, quant à lui, s’est empressé d’apporter son soutien à Kadima, le nouveau parti centriste fondé par son adversaire d’hier, Ariel Sharon, ce qui lui permet d’espérer un fauteuil ministériel dans le prochain gouvernement au cas où son parti d’adoption venait à l’emporter. L’hypothèse est vraisemblable puisque le sondage publié le 30 novembre par le quotidien israélien Yediot Aharonot, crédite Kadima de 34 sièges, le Parti travailliste, de 27 et le Likoud, de 10.

Scrutins sous haute surveillance
D’autre part, la préoccupation, pour ne pas dire l’inquiétude, que suscite en Israël la participation du Hamas aux prochaines élections législatives palestiniennes est profonde. L’idéologie dont le parti islamiste se réclame est l’héritière de l’antisémitisme moderne occidental revisité par une lecture religieuse intégriste du contentieux israélo-palestinien, comme en atteste notamment cet extrait de l’article 32 de sa charte : Le Mouvement de la Résistance Islamique appelle les nations arabes et islamiques à adopter une politique sérieuse et à persévérer dans leur action afin d’empêcher l’application du plan horrible de les éloigner du cercle de la lutte contre le sionisme. Aujourd’hui c’est la Palestine, demain cela pourrait être un autre pays arabe. Le plan sioniste n’a pas de limites. Après la Palestine, les sionistes veulent accaparer la terre, du Nil à l’Euphrate. Quand ils auront digéré la région conquise, ils aspireront à d’autres conquêtes. Leur plan est contenu dans Le Protocole des Sages de Sion. Leur conduite actuelle est la preuve de ce que nous avançons.
Le succès que rencontre sa propagande, couplé à un réel activisme social qui permet facilement de la faire circuler, est considérable. La confrérie des Frères musulmans, mouvement égyptien dont est issue la formation palestinienne, qui se présentait elle aussi récemment devant l’électeur -faut-il y voir une nouvelle stratégie générique de conquête du pouvoir des mouvements islamistes par la voie démocratique?- a quintuplé son nombre de sièges au sein du Parlement égyptien. Et lors de la dernière élection partielle des municipales palestiniennes, en mai dernier, le Hamas avait récolté 34 % des voix mais avait remporté en janvier, lors de la précédente partielle, 77 des 118 sièges à pourvoir!
Le profil des candidats du Fatah n’est guère plus réjouissant. Les primaires organisées en Cisjordanie ont également porté sur les listes la jeune génération, ce qui en un sens est heureux parce qu’elle écarte du pouvoir par le processus de sélection démocratique les anciens bénéficiaires du système clientéliste mis en place par Yasser Arafat. Mais elles ont été ouvertes aux «jeunes» radicaux tels que Marwan Barghouti, qui, après avoir été plébiscité, conduira la liste depuis sa cellule israélienne, ou Jamal Abu Rob, des Brigades des martyrs d’Al-Aksa, affectueusement surnommé Hitler par ses proches… Il est probable que l’émergence de ces dirigeants du Fatah sera récupérée par Mahmoud Abbas pour battre le Hamas sur son propre terrain, et s’appuyer sur une majorité plus homogène au moment du retour aux négociations avec les Israéliens. Toutefois, on peut raisonnablement s’interroger sur la crédibilité et la pertinence d’une telle ligne politique dans le cadre de la reprise des pourparlers de paix car elle suscite une inconnue supplémentaire, et de taille : l’impact du résultat des élections palestiniennes sur le vote israélien.
La seule coalition israélienne en faveur de la paix qui serait arithmétiquement viable réunirait les partis de gauche et Kadima. Or, une percée électorale significative du Hamas ou de la ligne dure du Fatah profiterait à coup sûr au Likoud, donné pour le moment grand perdant de l’élection. Il tirerait donc paradoxalement un profit inespéré de l’élection palestinienne au détriment de la gauche, tout comme Ariel Sharon avait lui-même bénéficié de l’échec des négociations de Taba pour se hisser au pouvoir. Dans ce cas de figure, le Likoud serait en mesure soit de passer alliance avec le centre, soit d’affaiblir considérablement la position des Travaillistes, qui ne constitueraient alors qu’une force d’appoint, parmi d’autres, pour le Premier ministre sortant. Prendre part à une coalition gouvernementale avec un résultat médiocre réduirait l’influence d’Amir Peretz au sein d’une hypothétique nouvelle majorité. Et l’impulsion qu’il aurait fait naître pour orienter la politique d’Israël en direction de la reprise des négociations avec les Palestiniens en serait alors affectée.

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