Une tuerie, deux versions

La tuerie de Toulouse a suscité simultanément des réactions de défense et de rejet des musulmans auprès des opinions européennes. En Israël, on a à nouveau exploité cet événement pour critiquer une France et une Europe résolument antisémites. Les déclarations maladroites de Catherine Ashton n’ont fait qu’exacerber ce sentiment.

L’assassinat à bout portant des trois enfants de l’école religieuse de Toulouse et du jeune maître est un acte barbare. Il révèle ce qu’a de monstrueux une idéologie radicale qui, en se greffant sur une religion, l’islam, dont elle prétend être l’accomplissement légitime, prône l’élimination d’êtres humains parce qu’ils sont juifs. Initialement, deux pistes avaient été suggérées pour expliquer le triple meurtre : le fanatisme meurtrier était imputable soit au néonazisme soit à l’islamisme radical. C’est la thèse de l’islamisme qui est la bonne, mais c’est bien l’islam que le meurtrier a engagé en se réclamant de sa version la plus fanatique.

Chaque fois que cet islamisme sévit, un mécanisme de défense se met aussitôt en place : mis sur la sellette, les représentants officiels de la religion musulmane mettent en garde leurs concitoyens contre tout amalgame : si tous les salafistes sont musulmans, tous les musulmans ne sont pas salafistes, disent-ils en quelque sorte. C’est vrai, mais est-ce bien suffisant, et peut-on se contenter d’une telle défense pour aussi juste que soit l’argument ? On entend également une autre rhétorique : les assassins de cette espèce sont des « herbes folles », des cas isolés, autrement dit, l’exception à la règle. On admettra volontiers que seule une minorité de musulmans passe à l’acte, mais en quoi y a-t-il là matière à être rassuré ? On sait bien en histoire le rôle capital des minorités agissantes. Celles-ci n’ont pas besoin d’être la majorité pour semer le malheur. Voilà pour la défense !

Passons à l’accusation : ce sont, en général, les fanatiques de l’autre bord -les islamophobes, comme on les nomme aujourd’hui- qui jettent le bébé avec l’eau du bain et plongent tout l’islam dans les eaux du Mal, refusant de faire dans la nuance et la subtilité. Cette littérature outrancière n’est pas très ragoûtante. Elle renoue avec le pamphlet et tire sur tout ce qui bouge.

Entre la peste et le choléra

Entre ces deux tendances, l’honnête homme, comme on ne dit plus aujourd’hui,vogue entre Charybde et Scylla : sommé d’absoudre ou sommé de haïr. Tout ce qu’on lui offre, c’est le choix entre la peste et le choléra : la sous-estimation ou la surestimation, l’une et l’autre commandées par des réflexes automatiques où la pensée n’a pas sa place. Comme si entre ces deux extrêmes, entre l’irresponsabilité et la croisade, il n’y avait qu’un immense no man’s land. Face aux dénégations des uns et aux imprécations des autres, la majorité silencieuse ne trouve guère son compte.

Plutôt que cette situation figée où chacun mobilise ses réflexes au détriment de la réflexion, il serait plus utile au bien social et à l’intelligence du monde de proposer une autre voie. Au lieu de crier à l’amalgame, les défenseurs honnêtes et respectables de l’islam devraient s’interroger sérieusement et profondément sur le lien qui relie violence et sacré, violence et islam. Qu’ils examinent les tenants et les aboutissants du salafisme et rendent compte de ce qui, dans cette doctrine, ouvre la voie au meurtre. Bref, qu’ils se révèlent intolérants à l’intolérable qui sévit en leur sein, qu’ils dénoncent sans ambages, sans indulgence, cette tendance qui se saisit du nom islam pour en donner une lecture qui fait des morts et leur fait du tort. Si l’on entendait cette protestation et cette indignation monter de l’intérieur de l’islam pour se désolidariser définitivement de cette tendance, pour la dénoncer comme une tare, une maladie, voire une hérésie, alors tous ceux qui ne sont pas musulmans pourraient exiger des leurs d’extirper cette tentation pernicieuse de l’amalgame sans apparaître comme de bonnes âmes bien pensantes. C’est donc inverser les rôles qui pourrait être la bonne voie.

On n’est jamais aussi courageux que lorsqu’on critique son camp de l’intérieur. Se montrer exigeant envers soi et les siens, d’abord et toujours ! Horrifié par les horreurs commises au nom de Marx et de Nietzsche,  Albert Camus interrogeait les deux génies pour déceler ce qui dans leur pensée même a pu rendre possible son exploitation effectuée en leur nom. Lorsque Baruch Goldstein a tué les fidèles musulmans qui s’étaient réunis dans le caveau des patriarches, qu’Yigal Amir a assassiné Yitzhak Rabin, lorsque des Juifs commettent crimes et délits au nom de leur foi, il nous est toujours apparu insuffisant de rappeler que le judaïsme qui déclare « Tu ne tueras point »et « Tu n’invoqueras pas le nom de l’Eternel en vain »a été déformé et galvaudé. Une religion ne se juge pas seulement à la pureté des principes qu’elle instruit, mais aussi à ce qu’en font ceux qui s’en réclament. Et si deux versions diamétralement opposées en sont tirées, c’est au combat mené par la première pour extirper la seconde de son sein qu’il faut la juger.

Clichés israéliens

L’émotion en Israël a été réelle et sincère. Nous étions tous peu ou prou des Juifs de Toulouse ce matin-là. On peut regretter cependant que l’interprétation de l’événement ait donné lieu à des déclarations qui reflètent des clichés idéologiques et automatiques toujours prêts face à tout scénario. Le triple attentat est-il indicatif d’une résurgence néonazie que toutes les réactions vous assénaient sans nuance le portrait d’une France éternellement antisémite qui agirait à tous les échelons de la société; la thèse islamiste finit-elle par s’imposer qu’on mit en cause les médias coupables d’avoir alimenté la haine et fourni l’arme mentale qui a conduit à l’assassinat. C’est alors que vient le couplet patriotique pour décréter tous les Juifs de France en danger – ce qui irrite très vivement ces derniers qui n’en demandaient pas tant.

Il est indéniable que la fonction de l’Etat d’Israël, comme l’a rappelé Netanyahou, est d’offrir une patrie aux communautés juives en danger. Mais était-il opportun de rappeler ce principe avec ce triomphalisme sous-jacent si déplacé à un moment où c’est la solidarité entre les Etats et les peuples qu’il importe de manifester ? Comment aurait-on réagi si après un attentat en Israël, Nicolas Sarkozy avait rappelé aux ressortissants franco-israéliens que la France est un lieu plus sûr pour les protéger ? Le terrorisme a frappé les Etats-Unis, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France et Israël, hier, aujourd’hui et peut-être demain encore : contre la violence aveugle, il faut se liguer tous ensemble plutôt que de se prévaloir de l’excellence comparée de son bilan.

CatherineAshton ambigüe

Enfin, last but not least, les propos de Catherine Ashton, Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Il est indéniable qu’elle a manqué de courage. Elle s’adressait ce jour-là, à Bruxelles, à une délégation de jeunes Palestiniens dans le cadre d’une conférence placée sous les auspices de l’UNRWA. C’était une extraordinaire et exceptionnelle occasion pour dire deux ou trois choses sur la haine des Juifs et ce qu’elle entraîne; pour rappeler qu’une idéologie peut être aveuglante et offrir toute licence à une violence effrénée. Elle s’est abstenue de le faire, et c’est profondément regrettable, et peut-être n’en est-elle pas capable. Mais pour maladroits, ambigus et dépourvus de courage qu’étaient ses propos, ils ne consistaient nullement à établir une comparaison directe et exclusive entre les enfants de Toulouse et les enfants de Gaza comme on l’a dit en les déformant délibérément. Catherine Ashton associait, pêle-mêle, les enfants tués à Toulouse avec les enfants belges qui ont péri dans le bus en Suisse, les jeunes tués à Oslo l’été dernier, les enfants de Sderot et de Gaza, établissant entre ces différentes tragédies un indéniable point commun : la mort violente d’enfants. Les circonstances diffèrent, et on perçoit ce qu’il y a de troublant dans cette tentation à tout mélanger. Il est un temps pour distinguer, et c’est bien ce que l’on attendait ce jour-là. Mais n’oublions pas non plus la part à réserver à ce qui rassemble. Ce ne sont pas que vos enfants, ce sont aussi les nôtres, avait dit en substance Nicolas Sarkozy.

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