Une voix juive qui sonne faux

Pour exister, faut-il nécessairement adopter la posture du rebelle bravant l’ordre établi en travestissant grossièrement la réalité? L’appel Une autre voix juive s’impose, publié dans Le Soir du 15 mars 2007, semble correspondre à cette tendance très en vogue ces derniers temps.
Dans cet appel, une vingtaine de personnes d’origine juive font entendre leur voix face au conflit israélo-palestinien. Constatant l’enlisement de ce conflit, les signataires du texte affirment quatre principes auxquels tout démocrate adhère sans hésitation : respect des droits de l’homme en Israël et en Palestine, respect du droit international par les deux parties, droit des peuples à vivre dans la sécurité et dans des Etats reconnus internationalement, et condamnation du racisme et de l’antisémitisme. Ce qui précède et ce qui suit l’affirmation de ces quatre principes suscitent toutefois le malaise auprès d’un grand nombre de personnes impliquées à la fois dans la vie communautaire juive et dans le soutien au camp de la paix israélien. En effet, ce manifeste précise d’emblée que « les prises de position des institutions juives de ce pays au sujet du Proche-Orient ne reflètent guère l’opinion d’un grand nombre de personnes qu’elles prétendent représenter » et affirme ensuite que « dans toute communauté, des groupes doivent se sentir libres d’exprimer leurs propres opinions sans que l’on utilise à leur égard le reproche de déloyauté ». Les signataires du manifeste constatent que « ces principes sont contredits lorsque ceux qui s’arrogent le droit de parler au nom des Juifs soutiennent systématiquement, pour des raisons d’allégeance identitaire, la politique du gouvernement israélien. Ils banalisent le racisme en qualifiant d’antisémitisme l’opposition à cette politique ».
Ces propos traduisent une hostilité profonde à l’égard des institutions juives qui sont toutes logées à la même enseigne, celle du soutien inconditionnel de la politique gouvernementale israélienne. On peut s’étonner que ces signataires, parmi lesquels on relève de nombreux professeurs d’université à la retraite, reprennent à leur compte l’argument populiste de l’illégitimité et de la non-représentativité des institutions qu’affectionne tant l’extrême droite. Ce n’est pas digne. Pire, ils tronquent la réalité en laissant entendre que des institutions juives cherchent à les réduire au silence au nom du soutien inconditionnel au gouvernement israélien. Qu’ils cessent de jouer les martyrs pour enfin regarder la réalité en face : d’une manière générale, personne n’a été censuré ni mis à l’index par quiconque pour avoir soutenu la cause palestinienne. Tout comme le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) n’a jamais imposé à ses membres le soutien inconditionnel au gouvernement israélien. Son président actuel, Philippe Markiewicz, a même défendu publiquement le Pacte de Genève de Yasser Abed Rabbo et Yossi Beilin en précisant dans la presse qu’« il n’est pas de la compétence de la communauté juive de Belgique de soutenir inconditionnellement la politique israélienne mais que, par contre, il est de son devoir de soutenir une paix juste au Proche-Orient assurant à Israël la sécurité nécessaire à sa survie ». Si elle avait tenu compte de cette réalité, Une autre voix juive aurait pu enrichir la diversité juive. Malheureusement, elle a succombé à la tentation de s’enivrer de tournures avantageuses mais fausses.

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