La récente scission des territoires palestiniens semble inciter Ehoud Olmert à renforcer l’autorité de Mahmoud Abbas. Aucun des deux protagonistes n’a intérêt à laisser se détériorer davantage la situation. Le sommet international qui se prépare pour l’automne pourrait leur fournir l’occasion d’une grande initiative en faveur de la paix.
Déchirée entre des choix stratégiques fondamentaux -négociation pacifique ou lutte armée, laïcité ou théocratie radicale-, la société palestinienne ne pouvait faire l’économie d’une guerre civile. Il aurait fallu que surgisse en Palestine un Ben-Gourion capable de bombarder l’Altalena – ce bateau clandestin de l’Irgoun qui avait refusé de livrer aux autorités légales les armes et munitions à son bord. Ce début de guerre civile intra-palestinienne a été à peine un peu plus long que l’épisode de l’Altalena, à ceci près -et la différence est de taille- que cet affrontement n’eut rien de l’Altalena et tout de la Bérézina. On attendait Abbas en Ben-Gourion, et on eut droit à un Ismaïl Haniyeh, pour le Hamas, surpris par la rapidité avec laquelle les combattants du Fatah se sont inclinés. La nouvelle donne peut se résumer ainsi : la division idéologique, politique et religieuse Fatah/Hamas présente désormais une dimension géographique. Le Hamas règne sur la bande de Gaza, et le Fatah en Cisjordanie. L’inquiétude israélienne est légitime : le coup d’essai de Gaza peut se prolonger en coup de maître et la Cisjordanie pourrait bien tomber comme un fruit mûr dans l’escarcelle du Hamas avec, ensuite, une pluie de roquettes Kassam sur Netanya, Kfar Saba et Petah Tikva. Le scénario-catastrophe n’est pas une vue de l’esprit. Le Hamas a fait une bouchée de pain des combattants du Fatah plus nombreux et mieux équipés pourtant, signe que la motivation militante peut amplement surmonter l’infériorité numérique. L’histoire pourrait bien se répéter. De même qu’Ahmed Choukeiry a été renversé en son temps par Arafat qui l’avait défié, le Fatah de Mahmoud Abbas est peut-être lui aussi sur le point de disparaître de la scène palestinienne au profit du Hamas d’Ismaïl Haniyeh et de Khaled Mashal. Reprise du dialogue C’est là que les divisions politiques israéliennes réapparaissent même si, depuis la seconde intifada, elles ne passionnent plus et ne mobilisent plus les foules comme autrefois. En effet, s’il y a unanimité dans la classe politique pour redouter une mainmise du Hamas sur le mouvement national palestinien, deux options se présentent. Soit on considère que cette OPA est inéluctable et fatale : dans l’état de déliquescence intérieure du Fatah, dans cette ambiance de désespoir qui pousse l’opinion palestinienne à se vouer à tous les diables, l’irrésistible ascension du Hamas n’est plus qu’une question de temps, et dans cette perspective, il est superflu et stérile d’accorder un quelconque crédit ou de rechercher un quelconque appui en Mahmoud Abbas et Salem Fayed, en dépit de leur indéniable bonne volonté. Telle est, au demeurant, l’attitude de Benjamin Netanyahou, mais aussi celle de Shaoul Mofaz et d’Avigdor Liberman qui font partie de la coalition. Soit, tout aussi convaincu de la détermination du Hamas à supplanter le Fatah, on s’emploie pour éviter la politique du pire à renforcer Mahmoud Abbas. C’est, semble-t-il, le choix d’Olmert soutenu dans cette voie par l’administration américaine, et Condolezza Rice en particulier. En outre, la nomination de Tony Blair comme émissaire du Quartet va aussi dans le même sens. Certes, au cours des dernières années, plus d’un est monté au créneau, puis s’est piteusement retiré – rappelons pour mémoire le seul cas de James Wolfensohn de la Banque Mondiale. Tony Blair est peut-être présomptueux en croyant réussir là où tant d’autres ont échoué. Mais, outre qu’il dispose d’une autorité, d’une crédibilité et d’une visibilité autrement plus importantes que celles de ses prédécesseurs malheureux, on peut supposer qu’il n’aurait pas accepté cette mission s’il n’était convaincu que la situation est moins désespérée qu’on veut bien le croire en général. Intérêts convergents Pour Ehoud Olmert, il va sans dire que si la démarche réussit, sa cote de popularité pourra enfin décoller dans les sondages après une année terrible en la matière. C’est la revanche qu’il entend prendre sur son échec retentissant dans la conduite de la guerre. Il n’abandonnera pas son poste sans avoir tenté de donner sa mesure sur le règlement du conflit qui est, somme toute, le défi majeur qui se présente devant tout candidat à ce poste. Ses adversaires considèrent toutefois ces grandes manœuvres diplomatiques comme une arme de dernier recours qu’emploie Olmert pour échapper à la justice. L’instrumentalisation de la politique internationale à des fins personnelles ne serait d’ailleurs pas une première en Israël. De même que Sharon avait annoncé le désengagement de la bande de Gaza et du nord de la Cisjordanie pour surmonter l’éventualité d’une mise en examen, seule une grande manœuvre diplomatique pourrait intimider le conseiller juridique du gouvernement, Meni Mazouz. A moins que les charges retenues contre Olmert et les preuves apportées emportent son intime conviction. Mais laissons aux détracteurs du Premier ministre la responsabilité de leur interprétation. Pour être imprévue, la situation globale qui se décante n’est donc pas dépourvue d’un potentiel qui pourrait redonner souffle et vigueur à un processus de paix ô combien moribond. Pourquoi règne-t-il cependant un tel pessimisme à gauche, pourquoi faudrait-il prendre Olmert au sérieux ? N’a-t-on pas vu à maintes reprises le gouvernement être convaincu de la bonne volonté de Mahmoud Abbas et lui refuser les dividendes de sa modération politique ? Qu’est ce qui va peut-être changer cette fois ? Une sérieuse et réelle convergence d’intérêts : maintenant que le Fatah et le Hamas sont à couteaux tirés, il est impératif pour Israël d’éviter que le premier ne soit de nouveau tenté de reconstituer un gouvernement d’union nationale avec son adversaire. Le Hamas pourrait alors noyauter le Fatah et sortirait vainqueur. Or, actuellement, tout montre que la décision du Fatah est stratégique, et non conjoncturelle. Pour consolider cette position qui a le mérite de supprimer toute ambiguïté qu’on a toujours reprochée au Fatah, les discours et les promesses d’Israël ne suffisent plus. Il faut des actes. C’est une vieille rengaine, dira-t-on : libération anticipée de prisonniers, fermeture de barrages qui entravent la vie quotidienne des Palestiniens en Cisjordanie, versement des sommes dues à l’Autorité palestinienne au titre de la TVA, rétablissement de la coopération militaire israélo-palestinienne. De telles mesures amélioreront l’autorité de Mahmoud Abbas, mais il faut bien plus cette fois. Il s’agit maintenant de reprendre les négociations, de régler les différents contentieux -et ils ne sont pas minces – et même de fixer un calendrier. Olmert s’y oppose pour l’instant, mais il entend bien débattre des modalités d’un Etat palestinien. Plus l’écart entre la Cisjordanie et la bande de Gaza sera net, plus le choix des Palestiniens sera compatible et convergent avec les intérêts d’Israël. Une conjoncture favorable On a souvent dit que le renfort apporté par Israël à un leader palestinien était un cadeau empoisonné. Rien de tel qu’un soutien israélien visible et déclaré pour compromettre définitivement un leader palestinien. Il passe aussitôt pour un « collabo ». S’il n’a à offrir à son peuple que des promesses sans exécution, il sera tenu, dans le meilleur des cas, pour un naïf dont Israël s’est joué; s’il est en mesure de montrer des résultats tangibles, il est susceptible d’apparaître alors comme un leader respectable et respecté. Il faut pour cela que les promesses israéliennes permettent d’entrevoir un horizon politique qui, contrairement au cliché, se rapproche enfin au fur et à mesure qu’on avance. Tel est l’enjeu aujourd’hui. Olmert semble décidé à l’examiner sérieusement, et Shimon Peres appuie ce choix stratégique du haut de ses nouvelles fonctions présidentielles, lesquelles ne consistent pas à arroser les chrysanthèmes. La conjoncture intérieure et extérieure s’y prête : la baisse significative du nombre d’attentats permet à l’opinion israélienne d’envisager la réouverture des négociations avec prudence mais sans réticence. Aux Etats-Unis, George W. Bush, qui ne peut plus se représenter au terme de son second mandat, n’a plus rien à perdre. Il pourrait même y gagner quelque chose s’il parvenait à enregistrer un progrès qui rendrait son bilan au Moyen-Orient un peu plus présentable.
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