Vers la société sans faits

Richard Williamson, évêque intégriste et négationniste, croit à la Sainte Trinité, à la Conception virginale et à la Résurrection. Mais pour reconnaître la réalité de la destruction des Juifs d’Europe, il lui faut encore, affirme-t-il, étudier et rassembler des preuves. On reconnaît l’homme pétri de préjugés au signe suivant : pour certains faits, l’intéressé ne demande pas de justifications; pour d’autres, il lui faut des montagnes de preuves. Dans le premier cas, le fait en question renforce ce qu’il croit déjà savoir : son préjugé, la conviction qu’il s’est forgée il y a de cela bien longtemps, de façon générale, sur une catégorie de choses ou d’êtres humains. On ne la lui « fera » pas. Dans le second cas, le fait gêne et embarrasse, parce qu’il ne s’insère pas harmonieusement dans le système préétabli du préjugé. On le niera, et si cela se révèle impossible, on le sous-estimera, ou bien on le reliera à d’autres faits, sérieusement attestés ou non, qui l’excusent.
Si l’un de vos amis se voit accusé d’avoir fait quelque chose de mal, ne vous empressez pas d’affirmer haut et fort qu’il est « bien sûr » innocent (puisque c’est l’un des vôtres). Si c’est le cas de l’un de vos ennemis, ne vous précipitez pas pour soutenir qu’il est « évidemment » coupable : cela vous ferait trop plaisir et biaiserait votre jugement. Pensez contre vous-même, disait Sartre, jusqu’à vous casser les os de la tête. Le grand danger du communautarisme, ce n’est pas tellement que des individus se réchauffent dans la défense des valeurs du groupe. Il consiste plutôt en ceci que les faits disparaissent, « vaporisés », comme disait Orwell dans 1984.
Au lendemain du 11-Septembre, une rumeur a couru le monde, selon laquelle les Juifs étaient absents des Tours : ils auraient été prévenus, sous-entendu parce qu’ils avaient eux-mêmes organisé les attentats. Tout est possible dans la vie. Mais avant d’accuser, il faut, justement, rassembler des preuves, ou au moins un faisceau de présomptions rendant la thèse crédible. Dans le cas de la rumeur du lendemain du 11-Septembre, rien ne venait étayer la thèse. Et pourtant, le « on-dit » s’est propagé comme une traînée de poudre : il s’insérait parfaitement dans le système du préjugé antisémite. Aujourd’hui, il « va de soi » pour certains que l’animateur Arthur -pour lequel je n’éprouve vraiment pas d’admiration particulière- finance l’armée israélienne et a vendu son appartement au tortionnaire des Tchétchènes (Vladimir Poutine). Rumeur sans fondement, mais qui alimente les manifestations antisémites organisées pour l’empêcher de s’exprimer dans son spectacle.
Et internet aggrave les choses : l’ignorant peut du jour au lendemain se croire savant parce qu’un site web lui a présenté une théorie du complot qui lui permet d’avoir l’air plus malin que les autres. On ne « communie » presque plus tous ensemble à 20h devant le journal télévisé, encore moins en conversant sur les informations des journaux généralistes : chacun possède ses sources, ses « faits » favoris. Un jour, nous ne parlerons plus qu’aux « nôtres », à ceux qui n’auront pas l’indécence de venir contredire nos préjugés avec des faits vulgaires, de gâcher tout le plaisir que nous procurent les stéréotypes, et de nous priver du confort d’avoir raison sans devoir nous pencher sur la réalité, si complexe et mouvante qu’elle en devient inquiétante. L’autre aura toujours eu, a priori, ontologiquement tort. Ce sera le bonheur des pierres et le racisme garanti.
Durant la récente guerre de Gaza, les membres d’un camp dénonçaient passionnément l’usage par l’armée israélienne des bombes au phosphore, que le droit
humanitaire interdit dans les endroits habités; en face, on insistait sur les avertissements donnés par cette même armée avant de bombarder. Vrai ? Faux ? Exagéré ? Sous-estimé ? Peu importe ici : à chacun ses « faits ». On ne fait pas la paix quand on vit sur des planètes strictement séparées, et surtout quand le mur s’est construit dans les têtes.
« … je fus amené à penser systématiquement contre moi-même au point de mesurer l’évidence d’une idée au déplaisir qu’elle me causait », écrivait Sartre dans Les Mots. A l’opposé de la leçon sartrienne, il existe un « plaisir du préjugé », dont nous ferions bien de mesurer la toxicité, avant qu’il ne nous abrutisse pour de bon.

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