Vers un rapprochement entre musulmans et Juifs de Belgique

Contre le radicalisme islamiste, l’antisémitisme et le racisme anti-musulman, les intentions de l’accord conclu ce lundi entre le CCOJB et les ICIB sont ambitieuses. Espérons qu’elles parviendront à se concrétiser sur le terrain, et le long terme.

C’est main dans la main, face aux médias et représentants communautaires, que le CCOJB et les ICIB ont lancé ce lundi 15 juin un accord de partenariat comme il n’y en avait pas eu depuis longtemps. « Parce que nous sommes arrivés aux mêmes analyses face à cet antisémitisme ordinaire qui doit être reconnu, ce racisme antimusulman qui se développe et le radicalisme islamiste qui constitue une menace pour notre société démocratique », a souligné l’initiateur Hamid Benichou.

Cela fait des années que ce policier schaerbeekois d’origine algérienne s’investit personnellement dans la promotion du vivre-ensemble. Envers et contre tout. Il n’est plus seul à présent. Les ICIB, comme Initiatives citoyennes pour un islam de Belgique, rassemblent en effet plusieurs Belges d’origine musulmane, conscients du manque d’échanges entre nos communautés et désireux d’un vrai rapprochement entre citoyens belges. « Nous sommes un courant », explique Khalil Zeguendi, « qui estime qu’il n’est pas normal que des personnes se fassent insulter, agresser, voire tuer, parce que juives. Pour cette raison, nous avons voulu leur tendre la main ». Une initiative soutenue également par l’asbl Aux parents concernés,  association de parents d’enfants partis en Syrie, par le père d’Ishane Jarfi (assassiné parce qu’homosexuel), par la Coopération des ressortissants marocains de Belgique et la Maison intercitoyenne Vivre Ensemble (MICV).

La charte des ICIB repose sur deux axes : la promotion d’un islam belge, fédérateur, reconnaissant la primauté des lois et des valeurs du pays sans ingérence ni restriction des libertés individuelles, et le dialogue avec des citoyens œuvrant aux mêmes combats.

Une charte qui a rapidement suscité l’intérêt du CCOJB, réunissant une quarantaine d’organisations juives en Belgique et qui s’est révélé un partenaire de choix, en la personne de son président, Serge Rozen, et de Willy Wolsztajn, membre du comité-directeur. Les deux organisations partagent la même volonté de dialoguer, sans éviter les sujets qui fâchent. « Elle réitèrent à cet égard leur attachement à une solution pacifique du conflit au Proche-Orient et à la coexistence paisible entre les deux peuples dans des frontières sûres et reconnues », souligne l’accord. Elles jugent par ailleurs l’importation du conflit inacceptable, « empoisonnant les relations en Belgique entre les deux communautés », relèvera Serge Rozen. « La liberté d’opinion doit demeurer dans le cadre de nos lois, dans le respect de chacun et sans aller à l’encontre du vivre-ensemble ».

L’affaire de tous

« On ne se connait pas, et les préjugés sont bien là », témoignera El Mehdi El Abadi, professeur à l’Institut Saint-Vincent de Paul, « j’ai pu m’en rendre compte en parlant à mes élèves. Il est fondamental d’aller vers l’autre, d’aller dans les quartiers à majorité musulmane. Mon rêve à moi est de visiter une synagogue ! » « Comment se fait-il que des Turcs ou Marocains de la 3e génération soient toujours considérés comme des allochtones ? C’est insupportable », s’est indigné à son tour Willy Wolsztajn. « La lutte contre les discriminations ne peut être uniquement portée par les victimes, elle est l’affaire de tous les citoyens ». Il soulignera encore la nécessité du maintien des convictions religieuses dans la sphère privée. « Bruxelles est une mosaïque, un melting-pot, qui ne peut organiser sa vie politique que grâce à ce principe, et les ICIB l’ont bien compris. Il est essentiel qu’un groupe musulman le dise et montre que cela ne met aucunement à mal son identité musulmane ».

Une initiative citoyenne -« parce que nous sommes tous des citoyens belges »- qui veut en finir avec les appartenances religieuses et lancer un appel aux forces vives de la société, une prise de conscience, une volonté de faire bouger les choses qui s’était souvent vu entraver par l’importation du conflit. « Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est ce qui se passe chez nous », poursuit Hamid Benichou. « Nous devons réagir face aux griffes du salafisme qui prêchent la musulmanité avant la citoyenneté ».

« Cette initiative résistera-t-elle aux pressions extérieures ? Est-il entendu que les organisations membres du CCOJB sont sionistes ? », interpellera le professeur Joël Kotek, en saluant l’initiative. « Tout cela est clair depuis le début », lui répondra le président du CCOJB, Serge Rozen.

Les sulfureuses déclarations de Khalil Zeguendi ces dernières années envers les Juifs de Belgique semblent elles aussi appartenir au passé, comme le précise Hamid Benichou : « Lors de nos multiples rencontres, il a été interpellé à ce sujet. Les explications qu’il a mises à notre disposition ont satisfait les personnes présentes. Aujourd’hui, cette période est derrière nous, nous devons avancer ». C’est dans ce sens aussi qu’un représentant de l’asbl Change, présent à la conférence de presse, prendra la parole : « La communauté noire est entrée brutalement dans le débat relatif aux attentats de Paris, puisque le terroriste et le héros de l’Hyper Cacher étaient tous les deux maliens. Mais cette communauté également musulmane a un rôle à jouer, n’attendez pas qu’elle soit radicalisée. Ne lui donnez pas l’impression qu’elle ne fait pas partie du calcul ».

A deux jours du début du Ramadan, la date semble avoir une portée symbolique. Et les initiateurs de ce rapprochement entre Juifs et musulmans espèrent que leur « courant » trouvera un prolongement dans les mosquées et les institutions scolaires. Parce que c’est au niveau de la jeunesse que tout se joue, ils en sont conscients.

En attendant un programme d’actions plus concret, les ICIB ont déjà lancé une première invitation, le 29 juin, pour partager la rupture du jeûne au sein d’une famille musulmane.

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