Le 20e siècle fut le siècle du génocide et de l’épuration ethnique. Il a commencé par le génocide des Arméniens, Araméens et Grecs pontiques et s’est poursuivi par l’expulsion des Grecs d’Asie mineure. Loin d’être un accident de l’histoire, le génocide de 1915 au contraire s’est inscrit dans la longue durée, celle de l’homogénéisation ethnique et religieuse du monde arabo-musulman.
En 1912, l’Empire ottoman comptait encore quelque 23% de chrétiens et de Juifs, contre 0,2% aujourd’hui, et Istanbul, la capitale d’alors, près de 50% de non-musulmans. Il resterait aujourd’hui moins de 2.000 Grecs dans ce qui fut l’Empire romain d’Orient.
Le génocide s’inscrit bien dans une macabre continuité : précédé par une série de massacres de masse d’Arméniens en 1894-1896 et 1909, il s’est poursuivi, à l’aube de la Turquie kémaliste, par l’expulsion des quelque 1,5 million de Grecs micrasiates. Trois régimes différents ont poursuivi ainsi le même objectif : l’élimination des chrétiens d’Orient, perçus désormais comme étrangers sur leur propre terre, du fait de la volonté des Turcs de construire un Etat-nation à l’européenne, c’est-à-dire, exclusivement turc sur les dépouilles de l’Empire ottoman, un empire certes turcique et musulman, mais multireligieux. Tout détachés de la religion qu’ils étaient, les idéologues jeunes-turcs choisirent d’instrumentaliser l’islam comme facteur d’unité, au même titre que la langue et la « race » turques. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’entrée en guerre de la Turquie aux côtés des puissances centrales en 1914. Pour le Comité jeune-turc Union et Progrès, cette guerre totale est apparue comme le moment propice pour se débarrasser des (désormais) ennemis de l’intérieur.
C’est ainsi que le 11 novembre 1914, le Cheikh al-Islam, la plus haute autorité ottomane en matière religieuse, a proclamé le djihad, la Guerre Sainte contre les Infidèles. Dans ce conflit mondial qui n’était pas une guerre de religion, le djihad fut logiquement convoqué contre les sujets chrétiens de l’empire. Prototype des génocides du 20e siècle, le génocide jeune-turc constitue ainsi l’une des pages les plus atroces de la question des minorités en terre d’islam dont les ultimes convulsions agitent, de nos jours, la Syrie et l’Irak.
Les crimes contre l’Humanité dont sont victimes aujourd’hui les derniers chrétiens d’Orient, les Yézidis et les Mandéens constituent la dernière étape d’un processus entamé dès la fin du 19e siècle comme en témoigne, ici, le poignant discours prononcé, à la Chambre des députés, en novembre 1896, par le grand Jean Jaurès.
Le leader socialiste y dénonce, en effet, l’aboulie d’une « Europe hypocrite, geignante et complice », qui fait passer la raison diplomatique et économique avant la sauvegarde des peuples, de la justice et du droit. Sa description des massacres, surtout, en rappelle d’autres : « Et lorsque j’ai lu le détail des brutalités atroces, j’y ai vu la guerre d’extermination qui a commencé, et l’émigration des familles arméniennes […] et les vieillards portés sur les épaules, puis abandonnés en chemin et massacrés ; et les femmes et les mères affolées mettant la main sur la bouche de leurs enfants qui crient, pour n’être pas trahies par ces cris dans leur fuite sous bois, et les enfants cachés, tapis sous les pierres, dans les racines des arbres, et égorgés par centaines ; et les femmes enceintes éventrées, et leurs fœtus embrochés et promenés au bout des baïonnettes ; et les filles distribuées entre les soldats turcs et les nomades kurdes et violées jusqu’à ce que les soldats les ayant épuisées d’outrages les fusillent enfin en un exercice monstrueux de sadisme, avec des balles partant du bas-ventre et passant au crâne, le meurtre s’essayant à la forme du viol. […] Et puis, lorsque tous ces barbares se sont aperçus que l’Europe restait indifférente, qu’aucune parole de pitié ne venait à ceux qu’ils avaient massacrés et violentés, la guerre d’extermination prenant tout à coup des proportions beaucoup plus vastes : ce n’étaient plus de petits groupes qu’on massacrait, mais, dans les villes, par grandes masses de 3.000 et 4.000 victimes en un jour, au son du clairon, avec la régularité de l’exécution d’une sentence : voilà ce qui a été fait, voilà ce qu’a vu l’Europe ; voilà ce dont elle s’est détournée ! ».
Après nos frères arméniens et tutsi, l’heure est à la solidarité avec les Araméens, Assyriens et Yézidis et ce, au nom de la solidarité des ébranlés, chère au philosophe tchèque Jan Patočka. Ces peuples martyrs sont les dernières victimes en date de l’hiver arabo-islamiste. Tendons-leur la main.
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