On connaît l’aphorisme : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». Viktor Orban, l’actuel Premier ministre hongrois détient tous les leviers du pouvoir et il en abuse au grand dam de la démocratie.
Ne lui dites pas qu’il tend à la dictature: Viktor Orban vous montrera les 100.000 manifestants qui ont défilé -en toute liberté- voici quelques jours, pour protester contre sa politique
Ne lui parlez pas non plus de la Magyar Garda, la Garde hongroise, qui parade en uniforme noir dans les rues en clamant sa haine des Roms, des Juifs, des gays, etc. Il vous rétorquera que c’est son parti, le Fidesz, qui a mis hors la loi ces « délinquants en uniforme ».
Tout au plus, vous concèdera-t-il qu’il est de droite, mais pas davantage que la majorité des dix millions de Hongrois. Et beaucoup moins que le parti d’extrême droite Jobbik qui a obtenu 16,67 % des voix lors des élections législatives de 2010.
N’empêche. Après avoir écrasé une gauche, déconsidérée par ses échecs et ses mensonges, le Fidesz dispose d’une majorité de deux tiers des sièges au Parlement. Et il en profite pour bouleverser de fond en comble le pays.
Première victime, la presse, muselée par un « Conseil des médias » (dominé par le Fidesz) qui vérifie que ces derniers sont « politiquement équilibrés ». A suivi la Justice : 300 juges ont été mis à la retraite : trop à gauche. La Cour Suprême a perdu la plupart de ses compétences, transférées au Parlement.
Viktor Orban a aussi fait voter une réforme de la loi électorale, qui favorise le parti au pouvoir : il lui suffira de 25% des voix pour obtenir les ¾ des sièges lors des législatives de 2014. En attendant, il a aussi fait adopter une Constitution… musclée:
Réaffirmation des « valeurs chrétiennes » de la Hongrie, référence explicite à Dieu et à la Sainte Eglise dans le préambule, interdiction de tout mariage homosexuel, affirmation que l’embryon est un être humain dès la naissance, etc.
Exacerbation aussi du nationalisme magyar : le pays n’est désormais plus une République, mais la « Hongrie » tout court, considérée comme la nation de tous les Hongrois où qu’ils vivent et à qui est accordé le droit de vote, même s’ils n’ont pas une double nationalité.
Le but sous-jacent est de créer une « Grande Hongrie » ethnique qui, dans l’idéal, engloberait la Croatie, une partie de la Roumanie et quasi toute la Slovaquie. Des guerres ont éclaté pour moins que cela, surtout dans la région.
Que s’est-il donc passé ? Jusqu’au début des années 2000, le Fidesz était pourtant un mouvement politique de centre-droit, libéral en économie, mais tout à fait attaché aux valeurs démocratiques.
Le Fidesz et ses amis « les meilleurs »
Comment est-il devenu ce parti ultra-conservateur et ultra nationaliste ? La réponse tient en deux mots : l’extrême droite. Depuis une décennie, elle n’a cessé de progresser dans le pays, notamment son principal avatar : le Jobbik (« Les meilleurs », en hongrois).
Ses idées, le Jobbik les puise directement dans l’idéologie des années 30 et 40. Comme si le communisme n’avait été qu’une longue parenthèse, close en 1989. Et son modèle, c’est le « Parti des Croix fléchées » : pronazi, anti-communiste, antidémocrate, anti-libéral.
Comme lui, le Jobbik lutte contre le « cosmopolitisme », responsable de tous les maux, contre l’Europe, contre les Juifs (v. encadré), contre les Roms. Il est pour le retour des valeurs chrétiennes, de la famille et de l’autorité. Très proche du programme du Fidesz de Viktor Orban.
Rien d’étonnant : ce dernier a repris la plupart de ses idées dans l’espoir de le neutraliser. Une stratégie de récupération qui a souvent tenté la droite « classique » en Europe ou ailleurs. Rarement pour son bien.
Car elle lui coûte ses valeurs et son honorabilité sans lui garantir que, selon la formule de J.-M. Le Pen, les électeurs ne préfèreront pas « l’original à la copie ». Qui plus est, avec un zèle de néophyte, M. Orban en a trop fait dans l’autoritarisme et le nationalisme.
Ainsi a-t-il inscrit dans la Constitution que le « forint » était la monnaie nationale, alors que le pays devrait adopter l’euro d’ici 2020. Il a aussi renforcé l’influence du gouvernement dans la Banque centrale, une hérésie tant pour l’UE que pour le FMI.
Cela alors même qu’il se tourne vers ces institutions pour trouver les milliards nécessaires au remboursement des dettes hongroises. Conséquence : le forint ne cesse de se déprécier. Et les conditions de vie des Hongrois avec lui.
Par ailleurs, les Etats-Unis et l’Europe commencent à s’inquiéter de la dérive anti-démocratique du Fidesz. Avec lenteur et prudence, certes -après tout, il s’agit d’un gouvernement tout à fait légitime-, mais sur un ton de plus en plus énergique.
Et hier, 4 janvier 2012, c’est notre ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, actuel chef du groupe libéral au Parlement européen qui a appelé à des sanctions « afin de protéger la démocratie et les droits fondamentaux en Hongrie et dans l’UE ». Des sanctions qui pourraient aller jusqu’à la suspension de la participation hongroise aux instances européennes.
Face à ces critiques qui s’accumulent, que peut faire Viktor Orban ? Selon le député européen (Vert) Daniel Cohn-Bendit, il pourrait partir dans une fuite en avant et devenir un « Hugo Chavez européen ».
C’est-à-dire un dictateur de fait dans une démocratie vidée de son contenu. C’est sans doute une vraie tentation pour lui. A un détail majeur près : M. Orban ne dispose pas, lui, d’une rente pétrolière qui lui permette de conserver les faveurs de son peuple…
Sur le sujet
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/74806/date/2011-12-29…
http://www.liberation.fr/monde/01012379702-hongrie-l-extreme-droite-remo…
http://www.lesoir.be/actualite/monde/2012-01-01/la-tres-controversee-nou…
Le judaïsme hongrois est sorti exsangue de la Seconde Guerre mondiale : sur les 825.000 Juifs que comptait le pays en 1941, 255.000 à peine avaient survécu en 1945. Le régime communiste (1947-1989) ne leur fut guère favorable non plus.
D’une part, pour beaucoup de Hongrois, ils faisaient partie du système « judéo-bolchevisme ». De l’autre, le pouvoir communiste se méfiait de leurs éventuelles sympathies pour le sionisme.
Lorsque le régime s’effondra, ils n’étaient plus qu’environ 90.000, ce qui en faisait tout de même la deuxième communauté juive d’Europe de l’Est après la Russie. Mais la restauration de la démocratie n’apporta qu’un bref répit aux Juifs hongrois.
Très vite, les vieux préjugés antisémites sur les Juifs cosmopolites et tous puissants réapparurent. Avec une variante moderne : le mythe d’une invasion de promoteurs israéliens résolus à accaparer la totalité des logements du pays.
Dans les années 90, des écrivains populistes relancèrent aussi des attaques des années 30 contre les écrivains juifs. Surtout installés dans la capitale, ils n’étaient pas représentatifs de la « vraie culture magyare » réfugiée dans les campagnes.
Lorsqu’en 2002, l’écrivain Imre Kertesz reçut le prix Nobel, une partie de la presse y vit la main de la « juiverie internationale » en faveur d’un homme qui « n’écrivait pas comme un Hongrois » puisqu’il parlait d’Auschwitz…
En 2007, des dirigeants de la communauté invitèrent les Juifs à quitter le pays durant la fête nationale afin « d’éviter les débordements des nazis hongrois » qui s’en servaient pour clamer leur haine des Juifs.
La dérive de Viktor Orban et son parti ne risquent pas d’améliorer la situation. En octobre 2011, le maire Fidesz de Budapest a nommé deux membres reconnus de l’extrême droite à la tête d’un célèbre théâtre municipal.
Parmi eux, István Csurka, dramaturge de renom, mais surtout antisémite forcené, obsédé par le complot juif mené par «l’axe New York-Tel-Aviv » contre la Hongrie. A peu près comme si la ville de Paris avait nommé Louis-Ferdinand Céline à la tête de la Comédie française.
Sites et journaux d’extrême droite publient avec régularité des listes de Juifs dont ils stigmatisent l’influence sur la presse ou l’économie. Une télévision en ligne, soutenue par Jobbik, célèbre chaque année avec enthousiasme l’anniversaire d’Hitler.
Tout cela se passe en 2012 dans un Etat démocratique et membre de l’UE aux valeurs de laquelle il est supposé adhérer…