Vingt-six listes, mais le degré zéro de la politique

Alors que des questions essentielles pour l’avenir d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique doivent être débattues sérieusement, la campagne électorale 2015 s’est enfermée dans des slogans creux et des vidéos haineuses diffusées sur internet.

Israël est en campagne. L’enjeu est, comme chaque fois et plus que jamais, personnalisé. C’est Bibi, Bougi ou Tzipi, avec cette familiarité, déplacée à mon goût, qui consiste à les appeler par leur diminutif, alors qu’un peu de respect et de respectabilité serait tellement plus pertinent. Cette tendance à la présidentialisation des élections législatives fait perdre de vue le fait que les électeurs sont invités à désigner des partis et à leur attribuer une représentation correspondante au nombre de voix exprimées qu’ils ont obtenu. C’est la raison pour laquelle le coup d’envoi de la campagne démarre avec la constitution des listes qui briguent nos suffrages. Elles sont au nombre de 26, mais seule dix à douze d’entre elles devraient dépasser le seuil d’éligibilité fixé, cette année, à 3,25% des suffrages exprimés (au lieu de 2% requis lors des scrutins précédents). A cet égard, il est à peu près certain que le but recherché ne sera pas atteint et on sera encore loin d’un échiquier politique limité à deux ou trois partis comme aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, voire à cinq ou six comme en France.

Les religieux divisés

La proportionnelle y est, bien sûr, pour quelque chose, mais notons qu’il y a fondamentalement cinq familles sociologiques et politiques en Israël, pas moins : la gauche, la droite, le centre, les partis religieux et la liste arabe – cette dernière ayant été la seule à s’unifier pour éviter de se retrouver hors du Parlement si les partis qui la constituent s’étaient maintenus séparément. Avec dix partis, chaque famille politique est représentée par deux partis. Le Meretz et HaMahane HaTzioni (l’Union sioniste, une alliance électorale réunissant le Parti travailliste et Hatnouah, le parti centriste de Tzipi Livni,) pour la gauche, le Likoud et Israël Beteinou pour la droite. Le plus beau des paradoxes, c’est que les partis religieux qui ne cesse de parler à tout bout de champ d’unité seront vraisemblablement représentés à la Knesset par pas moins de quatre partis politiques, un record. Heureusement pour eux que Dieu est unique tant la division règne dans le camp des craignant-Dieu.

La constitution de ces listes révèle un clivage entre celles qui procèdent à des primaires et celles dont les députés sont désignés par le chef du parti et lui seul. C’est le cas de trois partis religieux sur quatre, celui du parti d’Avigdor Lieberman (Israël Beteinou), ce qui n’étonne guère de la part d’un parti populiste dont les méthodes sont évidemment autoritaires. Mais que dire de Yaïr Lapid (Yesh Atid) ou de Moshe Kahlon (Koulanou), situés au centre-droit de l’échiquier politique et soucieux de transparence ? Kahlon a l’excuse d’avoir tout juste créé son parti, mais Lapid rempile. Il aurait pu créer depuis 2013 les institutions adéquates. Mais fort de son autorité, il tient le parti en main, sinon en laisse. Il reste encore le Likoud, la Maison juive, le Parti travailliste et le Meretz pour maintenir la tradition démocratique d’une investiture exigeant le concours des membres du parti. Non que cette pratique du suffrage universel soit dépourvue de problèmes, ce qui explique pourquoi chacun de ses leaders a obtenu le pouvoir de nommer quelques personnes de son choix à une place éligible.

La comparaison des listes est éclairante : à droite, on a manœuvré pour écarter du Likoud Moshe Feiglin, un électron libre qui s’est introduit dans le parti pour l’investir de l’intérieur avec sa bande de coquins et de vilains. Mission accomplie : le Likoud s’est débarrassé de son aile droite messianiste tendance farfelue; mais n’allons pas en déduire que le Likoud est redevenu le parti libéral et agnostique des années 1950. Avec deux ou trois candidates à peine, le Likoud apparaît comme une liste des années 1950, lorsque les femmes étaient priées de régner dans le foyer domestique seulement. Netanyahou a rappelé à la rescousse Benny Begin qui reste intègre et libéral, mais tout aussi fermement opposé à des concessions territoriales; mais le plus inquiétant est sans doute que la relève du parti est incarnée aujourd’hui non seulement par des partisans du Grand Israël, mais par des hommes politiques qui tiennent la démocratie libérale pour un danger. Un gouvernement de Netanyahou de plus, et on n’échappera pas à la Loi sur le peuple juif.

Credo sioniste de Stav Shaffir

A gauche, on notera dans la liste une vertu et un grave défaut : la vertu, c’est que les électeurs du parti se sont efforcés de donner à la liste un caractère jeune, dynamique, énergique et militant. Une bonne partie des élus ont la trentaine, ils se sentent concernés, impliqués, déterminés, là où la liste travailliste d’antan donnait le sentiment d’arrivistes parvenus à leurs fins grâce à des combines. Allez sur Youtube, et même si vous ne comprenez pas l’hébreu, écoutez la prestation de Stav Shaffir, une des égéries du mouvement de protestation de l’été  2011. Ce n’est pas un clip étudié et conçu pour la campagne, mais un monologue qu’elle a bel et bien prononcé à la Knesset face à Orit Struck, une pasionaria du parti de Bennett, restée bouche bée devant la passion et la colère de cette lionne qui défendait bec sur ongles son credo sioniste égalitaire. On aurait dit, quarante ans après, Shulamit Aloni bravant avec fougue les foudres de Geoula Cohen.

Car c’est bien là deux conceptions d’Israël qui s’affrontent là : le civique contre l’identitaire, le bien commun contre le bien exclusif. Car tel est l’enjeu, me semble-t-il, de ces élections 2015 : Israël dans le monde ou bien braqué contre lui. C’est en ce sens que les relations israélo-américaines malmenées ces derniers temps constituent un baromètre : ce n’est pas seulement une question de forme ou de tactique, de chimie ou d’antipathie entre tel ou tel premier ministre israélien et tel ou tel président américain. C’est Israël contre tous, voué à l’isolement, non par défaut, mais par vocation; ou bien Israël comme intégrée à la famille des peuples; Israël solitaire contre Israël solidaire, à l’extérieur comme à l’intérieur.

Slogans, clips vidéos et clichés…
Il est étonnant de constater l’écart entre la rhétorique fraternelle qu’affectionne tant la droite, culminant avec le « nous sommes tous frères » de Naftali Bennett et le mépris et la haine qui transpirent à grosses gouttes de leurs vidéos diffusées sur la toile : elles exacerbent l’hostilité non contre le programme et les valeurs de l’opposition, mais contre les personnes qui les portent. Le paroxysme a été atteint avec cette représentation d’un Israélien de gauche en Juif Süss. Ce n’est même pas une idéologie dévoyée qui le pousse à dénoncer des exactions dans les territoires, mais l’appât du gain, les quelques Euros qu’un antisémite européen lui jette après avoir commis sa délation du jour, lui recommandant pour finir de se faire soigner, ce qu’il fait en allant se pendre comme le mérite, n’est-ce pas, un traître à la patrie. J’allais oublier le nom du comparse européen : Herr Stürmer. Voilà où nous en sommes, moins d’un mois après la commémoration de la libération d’Auschwitz, vingt après l’assassinat d’Yitzhak Rabin.
Inversement, la campagne de l’Union sioniste joue une partition si subtile qu’elle inspire parfois le sentiment qu’elle redoute l’alternance. Netanyahou mis à part, on se garde de toucher aux sujets qui fâchent : Mahmoud Abbas inconnu, la négociation ignorée, le mot paix jamais prononcé, rayé du vocabulaire. Au lieu d’un discours assertif, on fait dans la démagogie sur le thème « demain on rase gratis » et des promesses dont on se garde bien de préciser avec quelles ressources budgétaires va-t-on les financer : « Plus de personnes âgées démunis d’ici un an ». Cela ne vaut pas mieux que l’appel resté célèbre d’Ariel Sharon à la fin des années 1980 : « Qui est pour la liquidation du terrorisme ? ». Alors, au lieu de se prononcer sur les problèmes de fond, on glose sur des sujets qui demeurent des affaires secondaires, tel le train de vie et les dépenses du couple Netanyahou. Que les irrégularités pointées par le Contrôleur de l’Etat en disent long sur le personnage, soit!  Que cette licence jure avec la crise du pouvoir d’achat des ménages, évidemment. Mais cela ne peut être le seul motif qui justifie le départ à la retraite de Netanyahou et une cure d’opposition pour son parti. D’autant que cette obsession peut tourner à son avantage. Les alliés de Netanyahou n’hésitent guère à dénoncer une conspiration qui unirait l’opposition, la presse et le contrôleur de l’Etat. Si on est arrivé à un tel degré zéro de campagne, c’est sans aucun doute à cause de la disparition de deux éléments indispensables pour qu’une campagne soit un vrai rendez-vous de débat et de confrontation démocratique des points de vue : les meetings qui imposent aux leaders de déclarer leurs orientations dans tous les domaines d’une politique gouvernementale et surtout, des émissions politiques de longue durée, où les hommes politiques défileraient sur les plateaux TV, chacun à son tour, pour défendre, analyser, argumenter, exposer  leur convictions, leur programme, et non ceux de l’adversaire, face à des spécialistes qui les contrediraient, multiplieraient les objections.
Nous voici donc réduits aux slogans, aux clips, aux clichés, bref à tout ce qui ne donne pas une haute idée de la politique, sans oublier les éternels sondages qui réduisent la politique à une compétition sportive.
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