Violences à Jérusalem

Le conflit israélo-palestinien se dit au singulier, mais se déploie sur plusieurs fronts : celui de la diplomatie, de l’économie, des médias et, bien sûr, celui de la sécurité et de la guerre. Un nouveau front serait-il ouvert à Jérusalem depuis qu’elle est la proie d’émeutes et de violences ?

Sur le terrain, le conflit connaît, au demeurant, plusieurs théâtres d’opération : la bande de Gaza, où la confrontation militaire monte aux extrêmes, et la Cisjordanie, où la mission de la police et de l’armée consiste à veiller au maintien de l’ordre, à déjouer des attentats, à tenir la situation bien en main. Parfois, les tensions se succèdent, et  l’on passe ainsi d’une scène à l’autre; parfois, elles présentent une simultanéité qui rend plus difficile la gestion de la crise. L’objectif immédiat dans une situation de ce genre est de circonscrire l’incendie qui s’est déclaré en telle ou telle zone, d’éviter qu’il ne déborde sur d’autres foyers. Telle est la règle lorsqu’il n’y a plus de perspective de résolution globale du conflit : on renonce à le résoudre, on se contente de le gérer. Les Palestiniens poursuivent la démarche inverse : il faut amplifier le conflit, lui donner un écho, montrer par tous les moyens qu’il n’a pas perdu de son importance, sinon de sa centralité, en dépit des agissements de l’Etat islamique qui détourne l’attention du monde après s’être concentrée sur ce qui s’est passé cet été à Gaza.

Regain de tensions

Ainsi, après l’opération militaire récente, la tension s’est exportée à New York, à l’Assemblée générale des Nations Unies, puis à Stockholm avec la décision du gouvernement suédois de reconnaître l’Etat de Palestine, enfin au Parlement britannique avec une recommandation de même nature votée par la majorité des députés présents au moment du vote. Tous ces épisodes ont leur gravité propre, leur potentiel de risque pour Israël. Aucun d’entre eux ne doit être négligé, mais lorsque la tension monte à Jérusalem, il est capital de faire preuve d’une extrême vigilance. En effet, dans la longue durée, Jérusalem a pu être bon gré mal gré maintenue à l’écart du conflit, mais elle a été aussi la proie de secousses violentes : certaines ont pu être contenues alors que d’autres ont fait tache d’huile sur l’ensemble de la Cisjordanie, comme en septembre 2000 après la visite-éclair d’Ariel Sharon sur le mont du Temple.

La chronologie monte très nettement que le regain de tension a démarré au mois de juillet, après l’homicide volontaire du jeune Mohamed Abou Kdeir retrouvé brulé vif quelques heures après la découverte des corps des trois jeunes Israéliens enlevés et assassinés quelques semaines plus tôt. Depuis lors, la dégradation se poursuit avec, en alternance, une nouvelle victime juive ici, une victime palestinienne là, sur fond d’insécurité croissante et réciproque : des jets de pierre et de cocktails Molotov sur des biens et des personnes visant des Juifs, militaires ou civils; des actes de lynchage menés par des bandes organisées contre un ou deux Arabes qui ont eu le malheur de se trouver sur leur chemin. Le dernier crime en date est cet attentat à la voiture qui a violemment et volontairement percuté le tramway de Jérusalem et provoqué la mort d’un nourrisson juif de 3 mois, la petite Haya Zissel Braun.

Fuite en avant

Si l’on privilégie le temps court pour expliquer l’escalade récente, il convient de se tourner vers la conjoncture immédiate. Or, celle-ci est particulièrement aigüe et explosive : au niveau bilatéral, « l’horizon politique » annoncé par Netanyahou en direction de Mahmoud Abbas à la fin de l’opération militaire pour sa bonne conduite a tourné court et a viré à l’aigre. L’horizon s’est de nouveau obscurci, l’effet d’annonce est retombé, et aucun des deux leaders n’est plus aujourd’hui soutenu par sa base respective pour consentir à des concessions réelles et douloureuses. Le résultat, c’est la fuite en avant : pour Mahmoud Abbas, elle consiste à viser le Conseil de sécurité pour faire avancer la cause de la Palestine indépendante à côté d’Israël. Une telle décision implique bien pour les Palestiniens la reconnaissance d’Israël dans les frontières de 1967, mais elle libère Abbas de la nécessité de mener une négociation préalable avec Israël, de parvenir à des arrangements sécuritaires, de renoncer publiquement au droit au retour et de déclarer la fin de toutes les revendications liées au conflit.

Pour Netanyahou, la fuite en avant, c’est la colonisation, en avant toute, à vos marques prêts, partez, en commençant par Jérusalem. On est confondu par le génie politique mis en œuvre pour mettre le feu aux poudres. L’aile droite du gouvernement et les forces extra-parlementaires qui représentent cette tendance n’ont eu de cesse de jeter de l’huile sur le feu en paroles et en actes pour défier gravement le statu quo établi depuis 1967. Ce statu quo qui a permis de placer Jérusalem autant que faire en dehors du conflit, ces nationalistes juifs n’en ont cure évidemment, puisque toute leur ambition est de créer un autre modus vivendi qui donne tous les droits aux Juifs et la portion congrue aux Arabes qui n’ont qu’à bien se tenir. Qu’on en juge : après avoir acheté des propriétés privées dans le quartier arabe de Silwan (lire notre encadré), légalement acquises par l’intermédiaire de sociétés fictives établies à l’étranger, voilà que l’association Elad a procédé il y a une dizaine de jours à la prise de possession des lieux par des familles juives. Cette installation constitue pour le voisinage une véritable provocation puisque, loin de s’y établir discrètement, on crie à tue-tête que ce n’est qu’un début, qu’il s’agit là d’une réappropriation historique dont la finalité est la transformation de quartier arabe de Silwan en quartier juif.

Retour au bon sens ?

Ce n’est pas tout : le centre de gravité des tensions est toujours à Jérusalem ce qui se déroule sur le mont du Temple devenu, depuis des siècles, l’esplanade des Mosquées. Au moment de la fête de Souccot, des groupes de militants juifs réclament le droit de s’y rendre pour pouvoir y prier à des heures régulières sur le modèle du règlement qui existe au tombeau des Patriarches à Hébron. Etabli au lendemain de la guerre des Six Jours, le statu quo interdit à ce jour toute prière juive organisée sur le mont du Temple. L’intérêt diplomatique évident de ne pas créer de frictions en un lieu saint musulman a été préservé tout ce temps, il faut le dire, grâce à l’interdiction solennelle et formelle prononcée par les plus hautes autorités rabbiniques de prier sur le mont du Temple de peur de pénétrer dans le Saint des Saints dont on n’a pas identifié où il se trouvait précisément. Face à cette situation qui peut conduire à une nouvelle intifada préjudiciable aux intérêts d’Israël, Netanyahou doit monter au créneau de toute urgence pour rassurer Palestiniens, Jordaniens et la communauté internationale qu’Israël entend respecter le statu quo de 1967 et empêcher toute législation et toute pratique qui la met en cause. Le retour au bon sens est impératif. 

Du bon usage des droits de l’homme
Ce qui ne manque pas de sel dans ce double contentieux sur Silwan et l’esplanade des Mosquées, c’est que la droite et l’extrême droite fondent habilement leurs revendications sur les droits de l’homme et les libertés fondamentales telles que la liberté de culte et le droit au logement. Au nom du premier, ne devrait-on pas admettre le droit des croyants de prier sur un lieu originel et fondateur pour le judaïsme ? En vertu du second, est-il légitime d’interdire à un Juif le droit de résider là où bon lui semble, y compris dans quelque quartier que ce soit de Jérusalem ? Netanyahou a lui-même vertement tancé Obama pour avoir condamné l’opération immobilière à Silwan, déclarant que la réaction présidentielle était « un-american » et contredisait les valeurs fondamentales des Etats-Unis. On notera, au passage, qu’en retirant le brevet d’américanisme à son homologue, Netanyahou a fait le jeu, involontairement ou non,  de tous ceux qui aux Etats-Unis contestent ce titre à Obama du fait qu’il est noir et que son deuxième prénom est Hussein. Les diplomates apprécieront.
Pour coincer l’opposition, ces ultra-nationalistes juifs, peu suspects d’universalisme en général, avancent que la gauche serait la première à s’insurger si l’on avait interdit à un Arabe de s’établir à Nazareth-Ilit, à Tel-Aviv, ou dans un des nouveaux quartiers juifs édifiés à Jérusalem.
L’éthique de responsabilité
Face à une affirmation qui s’autorise du droit, l’opposition, traditionnellement championne des droits de l’homme, se réfugie dans l’éthique de responsabilité : un gouvernement ne peut se prévaloir seulement de principes, il doit veiller aux résultats que ces décisions entraînent sur le terrain. C’est assurément juste et les gouvernements israéliens successifs ont toujours veillé à agir avec Jérusalem avec prudence. Disons-le clairement : faute d’un traité de paix qui mettrait à plat tous les problèmes, le droit à prier sur le mont du Temple et à habiter à Silwan doit être subordonné au maintien de l’ordre et au maintien de la coexistence. Celle-ci implique des sacrifices parmi lesquels la liberté pour les Juifs de prier sur l’esplanade des Mosquées et de résider dans le quartier arabe de Silwan. La souveraineté, c’est aussi la responsabilité de ne pas empiéter sur la minorité. D’autant qu’entre Juifs et Arabes à Jérusalem, l’égalité est une fiction. Certes, les Arabes disposent de la carte d’identité israélienne, jouissent de la sécurité sociale et de l’accès aux soins médicaux -et c’est tant mieux-, pour le reste, un chiffre mérite d’être médité : 38% de la population de Jérusalem est arabe, 10% du budget municipal lui est affecté !
Un autre argument invoqué est que le sionisme a toujours agi de la sorte : bref, pour blanchir l’opération actuelle, on n’hésite guère à en faire une pratique rétroactive qui aurait caractérisé toute l’épopée sioniste. Les seuls qui souscrivent à cette lecture sont les post-sionistes qui estiment que toute l’histoire du sionisme n’est qu’une longue et vaste épopée d’expropriation avec un vernis de légalité. Une réponse brève pour un sujet complexe qui exige plus de place pour être traité : les Juifs ont du se faire une place en Palestine ottomane et mandataire contre la volonté arabe qui exigeait d’être le seul maître de la région. Ce refus arabe d’une souveraineté juive a culminé avec le rejet du plan de partage de 1947. Or, l’attitude de l’Agence juive en 1947 était juste et reconnue comme telle parce qu’elle a renoncé à une Palestine juive du Jourdain à la Méditerranée. Rien n’a changé depuis. 
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