Qui ne se souvient de cette blague où, suite à des échauffourées communautaires qui obligent les policiers bruxellois à séparer les Flamands et les Wallons à gauche et droite de la Grand-Place, l’on entend des Juifs s’interroger sur leur devenir : « Et nous les Belges, où devons-nous aller ? ».
Cette célèbre blague, qui souligne le degré d’intégration des Juifs de Belgique, paraît aujourd’hui bien dépassée. Sans polémiquer outre mesure, il apparaît, en effet, que nombre de nos coreligionnaires s’interrogent désormais sur leur devenir dans un pays qui sut, pourtant, se montrer généreux envers leurs parents.
Israël serait-il devenu la seule voie de recours ? Sans doute et ce, pour des considérations autant idéologiques qu’économiques. Hier, classé parmi les pays en voie de développement, le dynamisme économique d’Israël ne cesse d’étonner. En dépit d’un système scolaire pourtant des plus médiocres, l’Etat juif se classe au firmament des nations technologiques. Pour s’être placé au cœur même de la nouvelle révolution industrielle, l’avenir de l’Etat d’Israël paraît assuré n’étaient hélas ses « hommes politiques », incapables de penser leur relation au monde autrement qu’en termes paranoïaques ou messianiques. La rhétorique du leader d’extrême droite religieuse, Naftali Bennett, en est l’exemple même. Ses discours rappellent étrangement les sermons sur la providence de Bossuet : « Certes », nous dit-il, « le monde nous est hostile, mais Dieu pourvoira aux siens ». Et le voilà, comme pour se rassurer, de ressasser le mythique récit d’Esther. A croire que ce Bennett voudrait nous suggérer que seul un miracle pourrait sauver Israël ! Cette rhétorique permet de justifier l’absence de toute avancée diplomatique. Elle n’en a pas moins un prix : la montée en puissance des forces obscures au sein même des jeunesses palestiniennes et israéliennes. Confortés par ces discours d’apocalypse, des jeunes Israéliens se sont crus, tout récemment, autorisés à s’en prendre, dans une posture digne de Dae’sh, aux symboles de « l’idolâtrie ». C’est ainsi qu’un monastère catholique a été partiellement brûlé dans un pays qui se pose en exemple de tolérance religieuse. Cette « sicairisation » (cf. zélotes) des esprits n’inciterait guère au départ vers Israël, n’était évidemment cette merveille, cette perle, ce miracle qui s’appelle Tel-Aviv. Que ne ferais-je pour m’assurer un chez moi dans cette ville aux loyers astronomiques !
Tout compte fait, le divorce entre les Juifs et la Belgique apparaît bien moins lié à l’attractivité d’Israël qu’au sentiment d’abandon des Juifs de Belgique, d’où des velléités de départ vers Tel-Aviv, mais aussi Montréal, Miami, Sidney ou encore Hong Kong. Certes, l’on vit toujours très bien entre Bruxelles et Anvers, mais comment songer à se rêver dans un pays non seulement vieillissant, mais surtout de plus en plus rétif aux réalités et aspirations juives ? Nos médias, classe politique et universités fabriquent, depuis 1982, un large consensus anti-israélien. Israël est désormais posé, de manière sans doute inconsciente, en Juif des nations, sinon en responsable des malheurs du monde. Au grand contentement de la droite sioniste qui n’a de cesse, en retour, de poser l’alya en seule alternative
valable. Après chaque attentat, l’on voit ainsi Netanyahou inciter les Juifs européens à rejoindre Israël. Que cette adresse n’ait rien en soi de scandaleux est une évidence, elle n’en mérite pas moins réflexion. Est-il, en effet, réellement dans l’intérêt d’Israël de ne plus avoir de Juifs en diaspora, de voir la parole juive abandonnée aux seuls religieux ou, pire encore, archéo-marxistes juifs ? Rien n’est moins sûr. Outre qu’elle serait préjudiciable à notre continent, la mort de la Diaspora nuirait, paradoxalement, bien plus encore à Israël. Il suffit de songer aux pays scandinaves ou encore à l’Irlande pour s’en convaincre. Dans ces pays, presque sans Juifs, la parole antisioniste (radicale) est d’autant plus facilement libérée qu’elle n’est plus contestée. Quel serait l’impact des campagnes BDS en France comme aux Etats-Unis, en l’absence d’institutions telles l’ADL, le CRIF ou d’intellectuels tels BHL, Georges Bensoussan ou encore Marc Knobel ?
Le pire ennemi, hier des Juifs, et aujourd’hui d’Israël, a toujours été l’ignorance. La plupart de nos compatriotes ne savent rien des réalités et complexités d’Israël. Combien de fois ne m’a-t-on asséné que les universités israéliennes étaient interdites aux étudiants israéliens de confession musulmane ou chrétienne ? Combien de fois ne m’a-t-on affirmé que les Juifs pratiquaient l’apartheid pour être majoritaires jusque dans les frontières d’avant 67 ? Les représentations hostiles d’Israël, radicales comme organiques, se nourrissent d’abord de cet étrange phénomène d’ignorance et paresse collective ; d’où cette nécessité de garder, aux côtés d’Israël, une judaïcité européenne aussi forte que solidaire.
Qu’Israël ne soit pas un Etat parfait ne fait aucun doute. Sans même évoquer l’iniquité de l’occupation, les inégalités sociales interrogent déjà sur ce que d’aucuns appellent les valeurs juives ! Reste qu’au-delà de ses carences et défauts, l’Etat juif n’en est pas moins le seul Etat pleinement démocratique de la région. Notre devoir est de le rappeler aussi souvent que nécessaire, sans pour autant oublier le difficile, mais nécessaire combat pour une solution à deux Etats.
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