Vous croyez encore à ça au 21e siècle ?

Quel être alphabétisé et éduqué pourrait-il encore croire aujourd’hui que Moïse a vraiment rencontré Dieu sur le mont Horeb, que Jésus est mort puis vraiment ressuscité, qu’Allah a vraiment dicté à un Mahomet illettré le Coran en arabe, que les personnages fantastiques du Ramayana et du Maharabata hindouistes ont vraiment existé ?

Pourtant, la liberté religieuse, difficilement conquise au fil de l’histoire européenne moderne, permet que l’on croie ce que l’on veut, du moins si l’on respecte les droits d’autrui et les lois du pays. Mais il faut se poser la question de savoir si la persistance de croyances d’un autre âge ne constitue pas un obstacle à une vie démocratique digne de ce nom.

En effet, les individus, qui croient ce qu’ils veulent au sein de la sphère privée, sont les mêmes que ceux qui devraient agir en tant que citoyens d’un Etat démocratique. Or on ne peut pas les imaginer totalement schizophrènes : acceptant des histoires à dormir debout dans leur vie d’individus privés et exerçant leur esprit critique dans leur vie publique de citoyens. Ici acceptant l’autorité sans discuter, là-bas libres penseurs et acteurs de l’intérêt général.

La laïcité vous offre non seulement la liberté de croire ou de ne pas croire : elle vous garantit également une parfaite égalité avec autrui. Que votre conception du monde soit quelque peu raisonnable, ouverte à la pensée critique, ou complètement farfelue, ne doit vous procurer aucun avantage ou désavantage dans vos rapports avec l’Etat et dans votre vie professionnelle – pourvu bien entendu que de telles convictions n’affectent pas votre comportement dans ces sphères de la vie.

Mais c’est l’éducation qui forme les futurs citoyens d’une démocratie. Il y a 130 ans, Jules Ferry écrivait, dans sa célèbre « Lettre aux Instituteurs » : « Au moment de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé par ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis bien un seul, présent à votre classe pourrait, de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu’il entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, si non, parlez hardiment, car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre sagesse, c’est la sagesse du genre humain… Le maître devra éviter comme une mauvaise action tout ce qui dans son langage ou dans son attitude blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins, tout ce qui porterait le trouble dans leur esprit, tout ce qui trahirait de sa part envers une opinion quelconque un manque de respect ou de réserve ».

Il s’agissait certes en l’occurrence de l’enseignement primaire. Mais à supposer que l’on veuille transférer au sein de l’école secondaire les prescriptions du célèbre Ministre de l’Instruction publique, imaginons ce qui se passerait : des parents seraient « froissés » par un discours sur l’émancipation des femmes, ou penseraient que des propos sur les droits des homosexuels portent le « trouble » dans l’esprit des enfants, ou encore, pourraient considérer que la nécessité de laisser libre cours à l’investigation scientifique, notamment en ce qui concerne la théorie de l’évolution, « blesse les croyances religieuses »…

Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’Etat éducateur ne peut pas être neutre par rapport aux diverses « convictions ». Se doit-il pour autant d’être antireligieux ? Bien sûr que non. La démocratie est tout à fait compatible avec une religion du cœur, non littéraliste. Les athées et agnostiques ne possèdent de ce point de vue aucun privilège. Tous peuvent se nourrir de textes religieux qui, souvent, sont porteurs de leçons de vie pour peu qu’on les considère comme des œuvres humaines, charriant dès lors le pire et le meilleur. Les religieux les diront inspirés par Dieu, bref contenant un mixte d’humain et de supra-humain : dès lors, critiquer des textes « reçus » à une époque donnée de l’Humanité ne constitue pas nécessairement un blasphème pour le croyant. Cela vaut aussi pour le Coran : voyez Malek Chebel et son beau livre, L’islam et la raison.

Seule une approche critique des textes dits « sacrés » permettra d’affronter les « versets douloureux »*, ces textes religieux totalement incompatibles avec les droits de l’homme. Croyants et incroyants doivent travailler ensemble à la lutte contre les superstitions fatales à la liberté de pensée et à la démocratie.

* David Meyer, Yves Simoens, Soheib Bencheikh, Les versets douloureux. Bible, Evangile et Coran entre conflit et dialogue, éd. Lessius.

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