Quand le président François Hollande a remis les insignes de la Légion d’honneur aux héros du Thalys, il a identifié le terrorisme au Mal, et les passagers courageux au Bien. Une lecture superficielle de l’événement aurait pu nous faire croire que nous en étions revenus au temps de George W. Bush, quand, après les attentats du 11 septembre, il avait interprété la situation de façon manichéenne : le Bien (les Etats-Unis) contre le Mal (Al-Qaida).
Mais une différence essentielle devrait sauter aux yeux : les héros du Thalys sont des citoyens, Bush représentait un Etat. Et les Etats, démocratiques ou non, ont des intérêts. Leurs combats sont donc nécessairement impurs, et même quand ils luttent pour la bonne cause, on ne peut surtout pas dire qu’ils incarnent purement et simplement le Bien. L’action des Etats ne peut pas être évaluée comme celle des individus « ordinaires ».
Nous sommes « pour » les droits de l’homme. Il s’agit même de notre valeur politique fondamentale, c’est-à-dire du critère essentiel à partir duquel nous apprécions la légitimité des pouvoirs, étatiques ou non étatiques (comme dans le cas des terroristes menant une guerre « asymétrique »). Mais on se pose rarement la question de savoir
à quoi l’adhésion à un tel idéal nous engage vraiment. Si je veux défendre les droits de l’homme, qu’est-ce que je dois faire ?
Pour aborder des problèmes d’engagement et de devoir, il est toujours nécessaire de distinguer la morale du droit. Ce dernier m’impose tout d’abord de ne pas violer moi-même les droits d’autrui. C’est évidemment un minimum. Est-ce tout ? Non. Supposons que je « n’ai rien fait » et que les droits d’autrui soient ou risquent d’être violés par un tiers. Ce dernier peut être dangereux. Si je suis témoin de cette violation des droits de l’homme pour laquelle je ne porte aucune responsabilité personnelle, qu’est-ce que le droit m’impose de faire ?
On ne peut exiger des citoyens qu’ils soient tous des héros, et donc les sanctionner quand ils ne le sont pas. Le droit demande seulement que, quand il n’y a pas de risque pour moi, je porte assistance à autrui. Encore s’agit-il de notre droit : le duty to rescue n’existe pas, juridiquement parlant, aux Etats-Unis (sans doute à cause d’une méfiance viscérale à l’égard de l’action de l’Etat).
Je voyage en métro. Une jeune fille se fait agresser par un voyou quelques sièges plus loin. Que dois-je faire ? Si j’en ai l’occasion, appeler la police, et bien sûr lui prêter secours une fois que l’individu est parti. Mais je ne suis pas juridiquement obligé d’intervenir à mes (grands) risques et périls.
C’est ici que droit et morale se séparent. Si je laisse faire l’individu dangereux, je serai en ordre avec le droit, mais pas avec ma conscience. L’Etat ne pourra pas me poursuivre pour non-assistance à personne en danger, puisque le risque était en l’occurrence très grand pour moi. Mais je me sentirai mal et me dirai : « j’aurais dû agir différemment, je suis nul, je suis un être immoral ».
L’Etat ne peut exiger des individus qu’ils se comportent héroïquement. Mais la morale exige sans doute plus d’eux, et c’est très bien ainsi. On ne peut pas imposer aux voyageurs d’agir comme ces hommes courageux qui ont évité un terrible bain de sang dans le Thalys. Mais nos démocraties ne seraient sans doute pas ce qu’elles sont s’il n’existait pas des gens comme ça, qui décident d’« y aller ».
Certes, la situation du train diffère légèrement de celle du métro. Dans ce dernier cas, le passager détournant les yeux de la scène ne risquait rien : ce n’était pas à lui qu’on s’en prenait. Dans le TGV, si personne n’était intervenu, tout le monde risquait d’y passer, étant donné le nombre de chargeurs dont disposait le terroriste. Mais il reste que ces héros du train ont obéi à un commandement moral qui dépassait les exigences ordinaires du droit : que serait le monde d’aujourd’hui sans les Sakharov, les Havel, les Taslima Nasreen, les Asia Bibi, les blogueurs saoudiens et chinois, sans compter tous les anonymes qui ont eu l’insigne mérite de prendre au sérieux, sans la banaliser, la haute idée morale des droits de l’homme ?
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