Voyage au pays des « Gruzes » et des « Juhuro »

A la question « Quelle est la situation des Juifs aujourd’hui ? », la réponse est invariablement la même : « Bonne ». A la question « Y a-t-il de l’antisémitisme ? », la réponse est unanime : « Non ». Et pourtant, il y a eu un exode massif des Juifs après l’éclatement de l’URSS, suite à l’instabilité politique et la dépression économique des pays du Caucase. Aujourd’hui, la situation s’est stabilisée.

A Batumi, petite ville balnéaire de Géorgie au bord de la Mer Noire, la chorale, composée en majorité de personnes âgées, accompagnée d’un accordéoniste, se retrouve chaque dimanche après-midi dans la synagogue pour y chanter en russe, en géorgien et en yiddish. Mais les jeunes aussi s’y rencontrent après leur cours d’hébreu. La synagogue impressionne par sa dimension, alors qu’il n’y a pas plus de 500 Juifs dans la ville. Le président évoque les difficultés financières de sa communauté, délaissée au profit de celle de Tbilissi, la capitale du pays, où la présence des « Gruzes » est la plus visible. La synagogue de Tbilissi, sur Leservidze, dans le quartier historique de la ville, face à l’église orthodoxe, fait l’objet de visites touristiques. Comme souvent dans la région, avant d’être un lieu de prière, c’est un lieu de rencontre et tous les après-midi, on s’y retrouve pour discuter, échanger les nouvelles. Car s’ils sont traditionalistes, aux yeux du rabbin Gori Kutaisi, ils ne sont pas très orthodoxes. Fiers d’être juifs, ils le sont assurément. « Les Gruzes se sentent juifs à l’intérieur de leur maison et dans la rue ». Ils sont actuellement 13.000 en Géorgie, soit moins de la moitié de la population juive de la fin des années 70 (28.300) lorsque débuta l’exode vers Israël.

Un monument pour deux génocides

Yerevan, la capitale de l’Arménie, avec ses terrasses, ses cafés, ses restaurants, et une vie nocturne très animée, offre un air de ville méditerranéenne. Dans un parc, au centre de la ville, se trouve un monument de dimensions modestes, mais ô combien symbolique. Deux stèles au centre desquelles une sculpture, représentant une flamme : c’est le monument commun dédié aux deux génocides, celui des Arméniens (à droite) et celui des Juifs (à gauche). Au-delà de ce symbole, la non-reconnaissance par Israël du génocide des Arméniens, et corollairement, les bonnes relations avec la Turquie, sont mal perçues par les Arméniens chrétiens, sans pour autant que cela ne se traduise par de l’animosité ou des actes d’antisémitisme. Pas facile de trouver la synagogue de Yerevan. Nichée au fond d’une impasse étroite, le bâtiment, de construction récente (1996), abrite également l’école du dimanche et le restaurant casher, principalement pour les personnes nécessiteuses. Le rabbin Loubavitch Gershon Meir Burstein, lui-même né en Arménie de parents ukrainiens, dirige la petite communauté d’environ 700 personnes. Il nous parle du nombre élevé de mariages mixtes -95%, affirme-t-il-, et nous avoue d’un ton quelque peu désabusé que la communauté juive d’Arménie est « trop petite pour être d’un intérêt quelconque pour les organisations juives ». Si la présence des Juifs en Arménie remonte à Tigran II le Grand (Ier siècle avant notre ère), la majorité des Juifs vivant actuellement en Arménie sont des émigrés de fraîche date, originaires des républiques voisines.

Les « Juifs des montagnes »

L’horizon de Baku, capitale de l’Azerbaïdjan, est dominé par les hauts immeubles et les grues des chantiers. Pétrole et gaz sont à l’origine de ce boom immobilier, mais les Juifs, tout en profitant indirectement de la bonne situation économique du pays, n’y sont que très peu présents. On les retrouve principalement dans les professions libérales, la fonction publique, le commerce. Il reste environ 25 à 35.000 Juifs dans le pays, soit 15% de la population de 1989. Il y a même deux Juifs élus au Parlement. Photos sur les murs, monuments à sa gloire, l’ancien Président Heydar Aliyev est omniprésent. Autocrate et despote, il jouit néanmoins auprès des Juifs d’un prestige certain, et on ne manque pas de citer ce qu’il a fait pour les garder dans le pays : don d’un terrain pour y construire une école, arrestation d’un libraire qui vendait Mein Kampf… Rasul Rza, au centre de la ville, est le haut lieu des Juifs de Baku : on y trouve deux synagogues abritant 4 communautés (sic !), une école avec 400 élèves, une yeshiva et un restaurant, le tout financé avec l’aide du Joint américain. Il y a également deux cimetières juifs à l’extérieur de la ville. Tous les jours de la semaine, en fin d’après-midi, des étudiants se retrouvent pour entendre une causerie du rabbin. Bien intégrés dans la société, ils ne pensent guère à quitter le pays. Israël ? On y va en vacances, non pour y habiter. « D’ailleurs », me confie un étudiant, « près d’un Juif sur cinq ayant émigré revient vivre ici ». En dehors de Baku, c’est principalement près de Quba, à Krasnaïa Sloboda, que vit une autre communauté importante, les « Juhuro » ou « Tats », ou encore « Gorskyie Yevrei » (Juifs des montagnes), que l’on retrouve également au Daghestan, près de la Tchétchénie. Ils parlent le « juhuri » ou « judéo-tat », une branche iranienne des langues indo-européennes, mais s’écrivant avec des caractères hébraïques. Sur leurs origines, plusieurs théories circulent. Ce serait les Parthes et les Sassanides qui auraient installé des colonies juives dans le Caucase pour empêcher les incursions des tribus nomades venant des steppes d’Asie. Une autre théorie évoque une ascendance khazar. Enfin, certains historiens les font remonter à l’exil des dix tribus par le roi assyrien Salmanasar.

Et demain ?

Aujourd’hui, la situation est stable : les flux migratoires ont cessé, la situation sur le plan politique et économique s’est stabilisée, voire améliorée. Les Juifs du Caucase sont bien intégrés à la société environnante et le désir d’émigrer, quoique présent, est très minoritaire. Mais les dangers potentiels sont réels, principalement une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos du Nagorno-Karabakh, ou un conflit entre la Géorgie et la Russie pour les approvisionnements énergétiques. Si ces conflits ou d’autres devaient éclater, les communautés juives du Caucase connaîtraient un nouvel exode vers les Etats-Unis ou vers Israël.

*** Repères historiques • 586 avant notre ère : destruction du Ier Temple de Jérusalem et premières communautés juives dans le Caucase. • Fuyant des persécutions sous l’Empire byzantin, des Juifs s’établissent plus à l’Est, région contrôlée par les Perses. • Début du XIXe siècle : annexion par la Russie des pays du Caucase et arrivée des Juifs ashkénazes, en provenance d’Europe de l’Est, principalement de Pologne. • Sous le régime soviétique, émigration vers Israël et les Etats-Unis pour des raisons « idéologiques » et l’absence de liberté religieuse. Certains, dont les Géorgiens, s’établissent en Belgique, notamment à Anvers. • Début des années 90 : éclatement de l’Union soviétique et nouvel exode des Juifs de la région.

Points communs des communautés juives du Caucase • Les pays de la région, tant à majorité chrétienne (Arménie et Géorgie) que musulmane (Azerbaïdjan), ont de tout temps manifesté une très large tolérance religieuse. • Présence de communautés d’origines ethniques variées : Séfarades, Ashké-nazes, mais aussi des communautés établies de longue date, appelées parfois les « Kavkazi ». • Le russe est souvent préféré à la langue locale, car considéré comme la langue de l’élite intellectuelle. L’hébreu est très largement enseigné et, à défaut de l’anglais, c’est dans cette langue qu’il faut communiquer avec les Juifs de la région. • Sur le plan politique, les communautés juives -du moins, leurs représentants officiels- adoptent assez fidèlement les positions défendues par leurs gouvernements respectifs. Ainsi les Juifs d’Azerbaïdjan n’hésitent pas à proclamer leur patriotisme et leur volonté de faire la guerre à l’Arménie en cas de conflit à propos du Nagorno-Karabakh. • Alors que politiquement et culturellement, les Juifs jouissent d’une plus grande liberté qu’à l’époque de l’URSS, ils sont nombreux -surtout parmi les plus âgés- à regretter ces années, partageant en cela l’opinion du reste de la population. • A l’instar des autres pays de la CEI, le mouvement « Chabad » des Loubavitch est omniprésent. Il a donné un nouvel essor à la vie religieuse, finançant les activités à caractère social (écoles, cantines, dispensaires, aide aux personnes âgées). • Les relations sont cordiales entre Israël, la Géorgie et l’Azerbaïdjan, plutôt tièdes avec l’Arménie, notamment suite au refus de l’Etat hébreu de reconnaître le génocide des Arméniens.

Plus d’infos : Géorgie : www.tiferet-zvi.ge – Arménie : www.yehudim.am – Azerbaïdjan : www.jewish.az – « Les Juifs des montagnes » sur Wikipedia

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