« Vu d’Israël, le statu quo paraît si confortable… »

Dans cette intéressante analyse*, Dominique Moïsi, ancien assistant de Raymond Aron, et membre dirigeant de l’Institut Français pour les Relations Internationales**, explique pourquoi Israël préfère le « court-termisme » à une vision stratégique à long terme.

« Pourquoi devrais-je me suicider aujourd’hui, pour éviter d’avoir à le faire demain ? ». La réponse de certains dirigeants actuels d’Israël à ceux qui mettent en avant la question palestinienne et le lien qui peut exister avec la légitimité et la sécurité d’Israël, n’est guère encourageante.

« Le monde est devenu plus complexe et plus dangereux et la plus grande prudence s’impose ».Le gouvernement israélien a beau exprimer quelques manifestations d’intérêt et même parfois de soutien pour les révolutions arabes, en réalité l’appréhension l’emporte sur tout autre sentiment.

Les despotes d’hier comme Moubarak en Egypte n’étaient-ils pas plus « prévisibles » que des masses arabes inspirées certes pour partie par des revendications démocratiques, mais qui ne peuvent -les Israéliens en sont convaincus- que laisser place demain à des mouvements islamistes beaucoup plus hostiles à l’Occident et à Israël ?

Sur ce plan, les dirigeants d’Israël perçoivent une double convergence de vue entre l’Arabie saoudite et eux-mêmes et ce, en dépit de la profonde divergence de leurs systèmes politiques; une même préférence pour le statu quo régional et une même obsession de l’Iran.

De là à rêver d’un nouveau « triangle stratégique » entre Jérusalem, Ankara et Riyad (nouvelle version du « triangle non arabe » entre Jérusalem, Ankara et Téhéran, qu’ils évoquaient avant la révolution iranienne), il n’y a qu’un pas, que de nombreux stratèges israéliens n’hésitent pas à franchir.

L’irritation croissante de la Turquie à l’égard du régime syrien ne constitue-t-elle pas une occasion rêvée pour renouer des liens privilégiés avec le régime d’Erdogan ? Il faudrait certes faire un geste sur la question palestinienne, mais les divisions entre Palestiniens demeurent si profondes que toute avancée réelle paraît de toute façon exclue…

L’essentiel est de « tenir encore deux ou trois générations » dans un environnement toujours plus complexe sinon plus hostile. L’Amérique aux prises avec des déficits faramineux n’est plus tout à fait ce qu’elle était.

Il est peut-être excessif de parler de déclin, mais sa volonté de désengagement est bien réelle. De plus, avec Barack Obama au pouvoir, il n’est plus possible de tout à fait compter sur elle.

Capitalisme triomphant, idolâtrie de la terre…

Quant à l’Europe, en dépit des efforts louables de la France et de la Grande-Bretagne en Libye, elle n’est plus un acteur stratégique sérieux (l’a-t-elle jamais été ?). Il est bien préférable de parier sur l’avenir et de « cultiver » les émergents, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie…

Dans ce nouveau contexte régional et international, l’idée d’une paix avec les Palestiniens paraît toujours plus abstraite : une paix avec qui et dans quelles frontières ? Certes, les Israéliens sont bien conscients de leur isolement croissant sur la scène internationale.

Mais est-ce une raison suffisante pour faire des sacrifices ? En réalité, jamais les perspectives de paix ne me sont apparues aussi lointaines. Vu d’Israël, le statu quo paraît si confortable. La prospérité économique est éclatante.

Au Salon aéronautique du Bourget, le pavillon d’Israël connaît un triomphe, symbole et vitrine des succès technologiques d’un pays qui a su pleinement profiter de la mondialisation. Est-ce la Californie, Singapour, le Brésil… ?

Et comment remettre en cause les certitudes du présent au nom des incertitudes du futur ? Sur les ruines de la gauche israélienne, une droite idéologique et religieuse occupe désormais un terrain laissé vacant.

Capitalisme triomphant, idolâtrie de la terre, confort du statu quo constituent un cocktail d’autant plus paralysant que, du côté palestinien, on semble désireux ou résigné à attendre l’effondrement sur lui-même de ce « corps étranger » à la région.

Pour substituer aux dérives du « court-termisme » une vision stratégique à long terme, il faudrait un système politique qui permette l’émergence en Israël de leaders charismatiques et responsables. Il n’existe pas hélas de Churchill israélien et, à moins d’événements exceptionnels, il ne peut en exister.

*http://www.lesechos.fr/opinions/chroniques/0201466254081-israel-statu-qu…

** L’Institut Français pour les Relations Internationales (IFRI) est le plus important « think-tank » français et un des plus influents dans le monde.

Titre et intertitres sont de la Rédaction

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