Vulnérabilité juive

En vivant dans des sociétés démocratiques, ouvertes et pluralistes, où l’Etat de droit et les libertés fondamentales sont inscrites dans les constitutions et les consciences, les Juifs ont progressivement évacué de leur esprit l’idée qu’ils forment une minorité vulnérable. Toute minorité est par essence vulnérable.

Et une minorité peu nombreuse et non violente comme les Juifs peut rapidement devenir la cible d’attaques virulentes. C’est ce que viennent nous rappeler brutalement et tragiquement la tuerie du Musée juif de Belgique commise il y a un an et celle de l’Hyper Cacher de Paris il y a moins de six mois.

Sans se raccrocher à une vision lacrymale de l’histoire juive, cette vulnérabilité a longtemps marqué la condition juive en Europe. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la prise de conscience suscitée par l’horreur de la Shoah, les Juifs ont connu un certain répit. Bien que les vieux préjugés ne se sont pas dissipés complètement, l’antisémitisme est devenu moralement et politiquement condamnable, et à tout le moins condamné à ne survivre qu’au sein de groupuscules coupés de la société. « Hitler a déshonoré l’antisémitisme », a écrit Georges Bernanos après la guerre. L’Europe est enfin devenue démocratique. Cette évolution ne pouvait rien annoncer de mauvais pour les Juifs qui ont lié leur destin à la démocratie. Ils ne se sont pas trompés : aucune mesure discriminatoire n’a depuis lors été prise à leur encontre ni aucune persécution n’a frappé les Juifs. Cette évolution appréciable a même eu pour effet que les Juifs ont peu à peu oublié qu’ils forment une minorité vulnérable.

A travers toute une propagande haineuse qui se répand en toute impunité sur Internet, les Juifs subissent aujourd’hui une vision du monde très répandue en Europe il y a un siècle, selon laquelle le Juif est le principe du mal absolu et l’explication ultime des malheurs du monde. Ces passions mauvaises proviennent notamment de milieux eux-mêmes exposés au racisme et aux discriminations. Cette situation particulière trouble les schémas idéologiques de certains milieux politiques et associatifs qui ont tendance à relativiser cet antisémitisme ou à le diluer dans d’autres phénomènes. Malheureusement, l’histoire immédiate nous montre encore que les fantasmes antisémites ne se limitent pas au stade des idées et qu’ils finissent par tuer des Juifs comme à Toulouse, Bruxelles et Paris.

Avec ces tueries, nous renouons sans le vouloir avec la vulnérabilité que nos ancêtres ont bien connue. Pour que notre vie communautaire puisse se poursuivre, des militaires mitraillette aux poings protègent les écoles juives, les synagogues et les centres communautaires. Cette mesure est nécessaire, mais elle ne fait qu’illustrer notre vulnérabilité : les Juifs ne peuvent accomplir un geste aussi banal que se rendre dans un centre culturel en toute quiétude.

Qu’allons-nous faire ? Cette question nous est souvent posée par les journalistes depuis un an. Non, nous ne partirons pas, car l’Europe est notre maison. Nos angoisses ataviques et notre histoire ne nous incitent guère à l’optimisme. Mais, comme le disait si bien Golda Meïr, « Le pessimisme ? C’est un luxe que les Juifs ne peuvent se payer ». Nous n’avons donc pas d’autre choix que d’assumer pleinement notre citoyenneté et de continuer de nous acquitter d’une tâche dans laquelle nous nous sommes bien illustrés depuis notre rencontre avec la modernité : œuvrer au progrès de la société pour que ce triomphe rejaillisse au passage sur notre propre destin. Cela ne nous rendra pas moins vulnérables, mais cela entrainera la société dans son ensemble à nous traiter avec respect.

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