Walter Benjamin « L’Etat ne remplit pas son rôle fédérateur »

Le 22 mars 2016, les attentats de Bruxelles faisaient 32 morts et quelque 300 blessés. Walter Benjamin se trouvait à l’aéroport de Zaventem lorsqu’une des bombes a explosé. Un mois plus tard, encore très affaibli, amputé de la jambe droite et toujours sur son lit d’hôpital, il a accepté de répondre à nos questions.

C’est la fille de Walter Benjamin, Maurane, 16 ans, qui nous accueille, lorsque nous entrons dans la chambre de son père. Elle est venue d’Israël pour le voir à l’hôpital. A ses côtés, la mère de Walter, assise et silencieuse. Et Samira, une très bonne amie, d’origine musulmane, qui a soutenu Maurane après les événements. Walter est allongé sur son lit, visiblement épuisé par les anti-douleurs. Il répond toutefois avec énormément de courage à notre interview, toujours aussi déterminé à combattre les amalgames, à inciter à l’unité des Belges plutôt qu’à la haine de l’autre.

Avant toute chose, comment vous sentez-vous ?

Je ressens des douleurs fantômes, mais c’est normal, et je suis sous fortes doses de médicaments pour stopper ces douleurs. La dernière opération du 18 avril a été très longue, mais s’est bien passée. Sauf complication externe, ma jambe gauche devrait pouvoir être sauvée, avec 100% de récupération de ses fonctions le jour où je pourrai marcher. Il est possible néanmoins que je doive encore subir une nouvelle intervention.

Vous rappelez-vous comment tout cela s’est passé ?

Oui, je n’ai perdu connaissance qu’une fois dans l’ambulance qui m’a transporté à l’AZ VUB, avec les autres victimes traitées pour des cas de chirurgie. Les grands brûlés ont été emmenés à l’hôpital militaire de Neder-over-Hembeek. J’étais au check-in de El Al quand la bombe a explosé, à 10 mètres de moi. Je partais en Israël voir ma fille qui vit là-bas avec sa mère depuis quelques années. J’avais déjà ma carte d’embarquement et j’allais mettre ma valise sur le tapis. Je me souviens qu’un autre passager attendait à côté de moi. Sa tête a été emportée par la déflagration. Moi j’ai été projeté en arrière, en perdant ma jambe. Les militaires du peloton d’Everlee qui étaient présents  sur place se sont divisés pour assurer la sécurité des lieux d’une part et aider les victimes de l’autre. L’un d’eux est heureusement venu me faire rapidement un garrot à la jambe. C’est Hassan, un technicien de l’aéroport, qui m’a prêté son gsm pour que je puisse appeler ma mère…

Un mois est passé depuis les attentats. On vous a vu beaucoup dans les médias, vous êtes très présent sur Facebook, et votre témoignage a parfois été fortement critiqué. Comment l’avez-vous vécu ?

Après être arrivé ici, j’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé ce jour-là. J’ai déclaré sur RTL que 99,9% des musulmans étaient des gens extraordinaires et cela a fait le buzz. Cela a été comme une thérapie pour moi. Aujourd’hui, j’essaie de faire passer ce même message, et malgré certaines critiques, la majorité des messages que je reçois sont positifs. Les gens ne peuvent pas se mettre à ma place, c’est moi qui ai perdu une jambe. Ils critiquent, mais sont incapables de donner des solutions. J’essaie d’être plus intelligent. Je suis parvenu, je pense, à fédérer plutôt qu’à diviser, je reçois des milliers de courriers qui me soutiennent, et me disent que Juifs et musulmans, nous devons faire des choses ensemble, construire des ponts. Hier encore, Oussama, le responsable d’un groupe de jeunes à Molenbeek, a demandé à me voir, juste pour parler. On a prévu une prochaine rencontre avec des jeunes.

Certains médias ont affirmé que vous alliez faire votre alya…

Cela a été mal compris. J’ai dit que je prendrais du temps pour rester quelques mois en Israël avec ma fille pendant ma convalescence et avant qu’elle ne commence l’armée, mais je compte bien rester en Belgique. Cela fait d’ailleurs partie de mon combat. Le pays est en train d’imploser et les politiques ne le comprennent pas. L’Etat ne remplit pas son rôle fédérateur. Les gens ont besoin d’un homme d’Etat fort, d’un leader qui pourrait changer les choses, notamment entre les communautés. La majorité des musulmans vivent ici tranquillement, ils se sentent belges et sont aujourd’hui dans le désarroi. Ils veulent que les choses bougent. De vraies amitiés sont nées de ces tragiques événements : la femme d’Hassan, le technicien de Zaventem, m’appelle et me fait à manger tous les jours ; l’ambulancier, Louis, vient régulièrement me voir ; et j’ai retrouvé le militaire qui m’avait sauvé. Je n’ai aucune intention de me lancer en politique (avant les événements, Walter Benjamin était directeur d’une agence matrimoniale, ndlr). Je me suis juste rendu compte que j’étais écouté. Certains m’ont dit être leur inspiration. Sans être ni de gauche ni de droite, j’ai l’impression que j’ai un rôle à jouer.

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