Dans Iron, le saisissant clip en noir et blanc du premier simple de Woodkid, visionné plus de 15 millions de fois sur le net, les cendres virevoltent au dessus de personnages baroques. Rencontre avec l’artiste à l’occasion de la sortie de son nouvel album.
Depuis son plus jeune âge, Woodkid ne cesse de rêver de ce train de wagons de bois d’où il ne parvient jamais à s’échapper. Comme autant de « flashs » de la Shoah, transmis de génération en génération, qui se seraient insérés dans ses gènes. Pourtant, à l’instar de Madeleine Albright qui n’a découvert ses origines juives que lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères de Bill Clinton, le musicien a dû attendre la mort de sa grand-mère pour apprendre que sa famille polonaise maternelle traumatisée par la guerre avait changé son nom de Makoviak en Makovski devenant athée et « gommant » ainsi ses racines hébraïques.
Woodkid -de son vrai nom Joann Lemoine- s’apprête à publier The Golden Age et ce grandiose premier album est incontestablement le choc sismique le plus puissant causé par un artiste « made in France » depuis le premier CD de Daft Punk en 1997, une immense déflagration dont l’écho ne manquera pas de faire le tour du monde.
Porté par toute la puissance d’un orchestre symphonique, par l’harmonie des instruments organiques de bois, de cuivres et de cordes, la musique de Woodkid n’a absolument rien d’électronique. Néanmoins, éblouissante par la modernité de ses compositions, elle évoque plutôt le coté grandiose d’un Atom Heart Mother de Pink Floyd, bien plus que les synthétiseurs des idoles de la « french touch ».
Mais à 30 ans, ce « garçon de bois » ne craint aucun paradoxe. Son itinéraire atypique l’a d’abord mené vers le graphisme, les films d’animations, avant qu’il ne devienne vidéaste. C’est en signant des vidéos pour Moby, Katy Perry et surtout Born To Die et Blue Jeans pour la très médiatique Lana Del Rey, que Woodkid entre dans la lumière. Et c’est en tournant un documentaire sur le musicien culte Richie Havens, qui avait ouvert le Festival de Woodstock en 1969, qu’il découvre sa vocation : ce dernier lui offre sa propre guitare acoustique, l’instrument sur lequel Joann va composer toutes ses chansons. Le visage à moitié dissimulé par sa barbe, Woodkid ressemble plus à un rabbin qu’à une « pop star ».
Ses yeux sont empreints d’émotion lorsqu’il se confie à nous. « Ma mère est polonaise, j’ai grandi en partie en Pologne à Gdansk sur la mer », explique-t-il. « Je pense avoir beaucoup hérité de ce coté familial. Quand j’ai commencé à travailler sur l’album, j’ai fait un peu de psychanalyse et j’étais notamment très intéressé par ce qu’on appelle la transmission intergénérationnelle, toutes les espèces de cicatrices de famille, qui pour ma part sont héritées de la sSconde Guerre mondiale, notamment du traumatisme de la famille juive de laquelle je suis issu ».
Parallèlement à l’album, Woodkid publie aussi un petit livre éponyme, qui évoque sous forme de parabole l’histoire de sa famille. « Ma grand-mère était infirmière de guerre, elle travaillait en se cachant des nazis en Prusse orientale où mon grand-père était prisonnier de guerre et c’est elle qui l’a aidé à s’échapper du camp », poursuit le musicien. « Ils se sont retrouvés des années plus tard en France. Je ne crois pas à la religion, mais je sais que j’ai cette fibre juive en moi. Ce qui s’est passé pendant la guerre, c’est comme s’il y avait toujours eu un secret. On n’en parlait jamais entre nous. Et je pense que ma mère ne savait pas elle-même qu’elle était juive. On le lui avait caché. Pour la protéger ».
The Golden Age raconte l’histoire d’un enfant de bois tendre qui doit s’endurcir au passage de l’adolescence et qui devient un homme de pierre à l’âge adulte, entre l’image Biblique de la femme de Loth transformée en statue de sel et le Golem de Cracovie. Musicalement, si l’album est aussi abouti, c’est qu’il révèle une rare ambition.
« Je lis des partitions, mais je ne suis pas un virtuose », nous affirme-t-il. « Je voulais créer ma propre grammaire musicale, ma propre charte d’instruments. J’avais envie de faire de la pop parce que c’est des chansons pop. Elles sont d’abord écrites au piano voix ou guitares voix, mais je souhaitais créer un panel d’instruments et de textures de sons qui n’aient rien à voir avec la pop. Je me suis dit : on ne va prendre aucune batterie classique, aucune guitare sur l’album, aucune basse. Certes j’utilise de nombreux synthés… mais planqués ! Et je cherchais à créer une nouvelle grammaire sur ce projet-là, comme un groupe de rock utiliserait sa batterie et ses guitares ! J’avais besoin de créer cette identité-là dans ma musique, pas avec la prétention d’inventer un nouveau genre, car bien évidemment tous ces instruments ont déjà été utilisés. Mais dans cette contrainte-là, j’ai trouvé toute la liberté d’explorer ».
Si Joann chante en anglais, avec cette subjuguante mélancolie, sans une pointe d’accent français, c’est qu’il a vécu des années aux Etats-Unis où il s’est de nouveau installé en s’inscrivant en section cinéma de la fameuse NYU de New York dans le but de tourner son premier long-métrage en 2014.
Une star mutante est née !
Woodkid, The Golden Age, GUM (Green United Music)
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