Y a-t-il enfin une stèle à Babi Yar ?

Cette année-là, en 1941, Yom Kippour tombait le 29 septembre. A peine 10 jours auparavant, le 19 septembre, les Panzers d’Hitler avaient fait une entrée triomphante à Kiev, la capitale de l’Ukraine…

« Non, il n’y a pas de stèle au ravin de Babi Yar / Rien. Rien sauf le gris sépulcral de ses pentes »*                                        

Les nazis avaient bien organisé l’invasion de l’Union soviétique. Immédiatement derrière les soldats venaient les tueurs : des détachements de SS, appelés « Einsatzgruppen » (« Groupes mobiles d’intervention »).

Leur tâche ? « Nettoyer » l’arrière. Anéantir toute forme de résistance. Fusiller les partisans. Liquider les commissaires politiques. Et éliminer les Juifs. Mais pas encore en les envoyant dans les camps d’extermination.

La décision de déporter et tuer méthodiquement industriellement les Juifs d’Europe ne serait prise qu’au début de l’année suivante, lors de la Conférence de Wannsee (20 janvier 1942). Les tueurs fonctionnaient donc de manière « artisanale » : avec des armes à feu.

A Kiev sévit l’Einsatzgruppe 4a dirigé par le colonel Paul Blobel. Le 29 septembre, les Juifs de Kiev reçoivent l’ordre de se rendre au lieu-dit « Babi Yar » (« le ravin de la vieille femme » en russe) non loin de la ville.

« A Babi Yar, bruissent les arbres centenaires / Ces arbres nous sont juges et témoins / Le silence ici hurle / Je suis moi-même ce hurlement silencieux »*

Croyant à un ordre de déportation, les Juifs obtempèrent. Ensuite*… « Les gens qui étaient descendus des camions – hommes, femmes et enfants de tous âges – devaient se dévêtir sur les ordres d’un SS qui avait un fouet de cheval ou de chien.

Sans crier, sans pleurer, ces personnes se déshabillaient, se groupaient par familles, s’embrassaient les unes les autres, se disaient adieu et attendaient le signe d’un autre SS qui se tenait près de la fosse, également un fouet à la main ».

Le signe donné, les Juifs s’avancent en groupe jusqu’au bord du ravin. Ils sont fauchés par une rafale de mitrailleuse et leurs cadavres jetés dans le vallon. Selon les rapports allemands, 33.771 Juifs furent massacrés en deux jours.

Après quoi, les meurtres se poursuivirent encore durant des mois : d’autres Juifs mais aussi des Tsiganes, des prisonniers de guerre russes, des partisans, des otages… Plus de 90.000 personnes finirent dans le « ravin de la vieille femme ».

« Je suis moi-même,  je suis moi-même / Chacun des enfants tués ici / Je suis moi-même chacun des vieillards tués ici / De ma vie entière, jamais je n’oublierai »*

Après la guerre, la justice des hommes passe, un peu : le colonel  Paul Blobel est condamné à mort lors du procès de Nuremberg et pendu en juin 1951. Mais une autre guerre commence, plus feutrée : celle de la mémoire.

Staline, le dictateur de l’Union soviétique, cache peu son antisémitisme. Pas question pour lui de reconnaître  une quelconque spécificité juive dans les massacres commis par les nazis et moins encore de la commémorer. 

Il faudra attendre le début des années 60 et la « déstalinisation », ce bref dégel du régime communiste pour que le nom de « Babi Yar » apparaisse à nouveau dans l’histoire russe. Le mérite en revient au poète et cinéaste russe Evgueni Evtouchenko.

Il fut un des premiers à dénoncer les crimes staliniens et l’antisémitisme qui rongeait le régime. En 1961, il écrit « Babi Yar », un poème vibrant d’indignation et de chagrin dont les premiers vers dénoncent l’absence de tout monument au « ravin de la vieille femme ».

Le retentissement du poème est mondial. Dans la foulée, Evtouchenko en écrit quatre autres. Ils servent de thème à la symphonie n°13 de Dimitri Chostakovitch, (sous-titrée « Babi Yar ») qui fut jouée pour la première fois à Moscou en 1962. 

En 1976, les communistes érigèrent enfin un monument en hommage… « aux 100.000 habitant de Kiev assassinés par les fascistes allemands ».  Ce n’est qu’en 1991, que fut enfin dressée -en présence d’Evtouchenko-  une stèle commémorant le massacre des Juifs de la ville.

Heureusement, depuis lors, ce qui sauve un peu l’honneur de l’humanité, plus de 400 Ukrainiens ont reçu la « Médaille des Justes »  pour avoir aidé des Juifs à éviter de périr dans le ravin de Babi Yar.

« Je n’ai pas, que je sache, une goutte de sang juif dans les veines / Mais les antisémites, dans leur haine stupide, me haïssent comme si j’étais juif / Et c’est pourquoi je suis un vrai Russe ! »*

*Extraits du poème « Babi Yar » d’Evgueni Evtouchenko (1933-  )

** Témoignage d’Hermann Graebe, directeur d’une entreprise de construction de l’armée allemande au procès de Nuremberg

]]>