Le yiddish, c’est comme la madeleine du petit Proust : une phrase et c’est l’enfance qui resurgit et donc le temps qui passe, inéluctable… Enfin, abie gizindt (« tant qu’on a la santé »)…
On a bien raison de parler de mamèloschn (« langue maternelle ») à propos du yiddish. Dans mon cas, papèloschn irait bien aussi, vu que j’en ai appris le peu que je sais en écoutant mes parents l’utiliser pour que je ne comprenne pas de quoi ils parlaient.
Et, vous connaissez les enfants, il n’a pas fallu longtemps pour que je sache de quoi il retournait, pas tous les mots mais le sens général. On notera que c’est ainsi que ma fille a commencé à apprendre l’anglais, les gosses sont capables de tout pour vous mettre à bout.
Mais ne nous égarons pas: le yiddish, c’était aussi les soirées (puis, au fil du temps, les après-midi) de mes parents avec leurs amis : ils sirotaient un thé ou un café/ chicorée (« Ca ira avec sans lait ») en échangeant des remarques sur des amis chers : Zol zè gaïhn in dreïd arhân !* (« Qu’elle aille sous terre ! »)
Et surtout, ils jouaient aux cartes durant des heures, j’ai oublié le nom du jeu mais c’était féroce, avec de l’argent et tout. Ma mère qui se débrouillait bien, en ressortait épuisée mais plus riche de 20, voire 40, francs ce dont elle se vantait en allant se coucher tandis que mon père, vexé, marmonnait « Ça va, ça va, c’est déjà bon comme ça»
Car, pour ma génération, le yiddish, c’est la nostalgie. Comme les vacances à Knokke, tenez, où allaient alors tous les Juifs digne de ce nom. Ah, les longues ballades sur la digue, l’après-midi…
Ce n’est pas qu’on marchait beaucoup mais saluer toutes les connaissances (et en éviter certaines), ça vous amène facile à 16h, le moment d’aller prendre le thé. Comme les Anglais, tout pareil. Sauf qu’eux ne demandaient pas aux garçons la chanson du samovar. -Quelle chanson, Meneer ? s’enquerraient les malheureux. -Mais si vous sache bien : « Vous qui passez samovar… »
Puis ils commandaient chacun un thé et c’était parti pour deux heures de discussion sur les affaires, les ennemis des Juifs et surtout ceux d’Isroël. Parfois, ça y allait fort, les autres clients leur jetaient des regards peu amènes mais les serveurs n’osaient rien leur dire.
Pas plus que sur l’unique thé (« Encore un pot d’eau chaude, garçonn ») qu’ils consommaient. C’est que Le Coq, une station balnéaire voisine, avait perdu la totalité de sa clientèle juive avec des remarques antisémites de ce genre…
Ah, le yiddish…. Même un ignorant dans mon genre en saisissait la savoureuse richesse de ses expressions, faire taire quelqu’un en lui lançant Famarh daïn tchainik (« Ferme ta bouilloire »), par exemple. Tout comme celle des mots.
Quelle langue évoque mieux le rot que le greps yiddish ? On le sent littéralement glisser hors de l’estomac, non ? Tout comme forèts (« pet ») qui…. Ah, on n’a pas la place ? Voilà qui est vraiment dommage …
Comme l’Atlantide…
Et les blagues ! Prenez donc la peine d’écouter un sketch de Dzigan et Schmacher en lisant la traduction** et vous verrez ce que je veux dire : si drôle que ce soit en français, en-yiddish- ce-n’est-pas-la-même-chose !
Ce n’est que bien plus tard que j’ai vraiment compris à quel point le yiddish était une langue de culture. Certes, j’avais vu un gros monsieur, dont le nom m’échappe aussi, venir chez nous tous les 15 jours vendre des livres à mon père puis celui-ci les lire non sans une certaine révérence.
Je savais aussi que mon grand-père en avait écrit plusieurs sur ses années de Résistance mais pour moi, fatalement, c’était de l’hébreu. Quant au théâtre, à la poésie ou au cinéma yiddish, je n’imaginais même pas que cela put exister.
Un béotien, vous dis-je, même si au fil des ans, j’ai découvert –sans jamais pouvoir y entrer- l’incroyable richesse, la formidable vitalité du « yiddishland »***. Et, en même temps que son existence, j’ai appris sa destruction par les nazis.
Mais aussi que si, comme l’Atlantide, le yiddishland a été englouti, il en subsiste nombre d’îles et îlots, partout où vivent des Juifs. Y compris en Israël, pays dont les premiers dirigeants, qui le parlaient pourtant quasi tous, ont tout fait pour qu’il soit remplacé par l’hébreu.
Ils avaient raison sans doute de leur point de vue et ils y sont parvenus. Quoique pas tout à fait. Le yiddish est une langue opiniâtre qui s’accroche et s’enracine au cœur de ceux qui le connaissent.
Aujourd’hui, bien sûr, mes parents et leurs amis sont partis et je ne vais plus guère à Knokke, en bonne partie parce qu’on n’y trouve plus guère de vieux Juifs s’interpellant en maméloschn sur la digue.
Voici quelques années, j’ai donné une conférence, sur la politique israélienne, je crois bien, au home juif de Bruxelles, rue de la Glacière, et j’ai eu difficile à parler tant il me semblait être revenu à la maison.
C’est donc là qu’ils se trouvaient ! Un peu plus âgés certes, mais toujours aussi enthousiastes, engagés, avide de parler et en revenant au yiddish quand leur français les lâchait. Même ceux qui m’enguirlandaient, j’avais du mal à ne pas leur sourire tant j’étais content qu’ils le fassent dans cette langue là.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Je n’ai pas trop envie de le savoir. Je préfère croire qu’ils sont toujours là, intangibles, immortels. Comme le yiddish lui-même.
*Inutile de venir avec des remarques sur tel ou tel mot : c’est du yiddish phonétique, alors on l’écrit comme on veut
**Par exemple, « Dzigan et Schumacher : Le passager » ( ICI )
*** Yiddishland : le pays du yiddish, l’Europe centrale et de l’Est où, jusqu’à la seconde guerre mondiale, vivaient la majorité des Juifs ashkénazes
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