L’Etat juif, son peuple et ses dirigeants entretiennent avec soin et dignité la mémoire des victimes du génocide commis par les nazis. Ne devraient-ils pas en faire autant avec les survivants ?
Où qu’ils se soient trouvés en Israël, ceux qui ont vécu ce moment-là ne risquent pas de l’oublier : soudain, les sirènes se mettent à hurler, inquiétantes, menaçantes. Tout le monde se fige.
La circulation s’interrompt. Les gens sortent de leur voiture, descendent du bus, quittent vélos ou motos et s’immobilisent à leur tour. Durant deux interminables minutes, personne ne bouge, personne ne parle.
Il est dix heures du matin et c’est le Yom HaShoah, le « Jour de la Catastrophe », qui évoque le souvenir des six millions de Juifs assassinés par les nazis. C’est aujourd’hui, le 2 mai. (28 du mois de Nissan, selon le calendrier hébraïque).
Depuis hier et jusqu’à ce soir, cérémonies, commémorations, marches… se succèdent. Drapeaux en berne, administrations et lieux de loisirs fermés, médias évoquant l’époque terrible… L’Etat juif pleure les morts du peuple juif.
C’est en des jours comme celui-ci qu’on se rappelle que c’est pour cela qu’Israël a été créé : afin de garder la mémoire d’un passé de douleurs et pour faire en sorte que ce passé ne se reproduise jamais. C’est cela, le sionisme, le vrai.
Dans le domaine de la mémoire, Israël a toujours beaucoup fait, tous gouvernements confondus, on est heureux de pouvoir le dire. Avec un seul bémol, mais de taille : il faudrait que l’Etat juif se souvienne autant des survivants que des morts.
Ils sont aujourd’hui 208.000 dans le pays, ces survivants de génocide. 97% ont plus de 70 ans et 50% plus de 80. (13.000 sont morts depuis le Yom Hashoah de l’an passé). Et l’on peut dire à leur propos, qu’Israël, « c’est bon pour les Juifs ».
Plusieurs études ont en effet démontré que les survivants de la Shoah installés en Israël avaient mieux affronté leurs traumatismes que ceux installés dans des pays occidentaux. Même si, en 1998 encore, il a fallu créer trois centres psychiatriques pour traiter certains d’entre eux…
5% n’ont pas de quoi manger chaque jour
Mais il y a la question de la survie. Aujourd’hui qu’ils ne sont plus dans la vie active, l’Etat leur verse de petites « réparations », mais elles sont notoirement faibles et, qui plus est, difficiles à obtenir de la redoutable bureaucratie du Ministère des Finances.
Il a fallu attendre 2009, par exemple, pour que la Cour suprême israélienne supprime une clause obligeant les demandeurs à prouver que leur liberté avait été restreinte par les nazis… Et, quoi qu’il en soit, la somme est insuffisante, surtout depuis le virage libéral entamé par l’économie du pays.
Ainsi, en janvier 2011, près de 35% d’entre eux (60.000 âmes) vivaient-ils dans la misère (soit une augmentation de 160% par rapport à 2005), 20% souffraient du froid en hiver et 5% n’avaient tout simplement pas de quoi manger chaque jour.
Certes, ils ne sont pas les seuls : 25% de la population israélienne vit sous le seuil de pauvreté. Mais ces pauvres-ci ont déjà connu le froid et la faim dans les camps nazis. Peut-on admettre qu’ils terminent leur vie en connaissant le même sort ?
Israël s’honorerait en prenant vraiment, complètement, en charge cette minorité-là. D’autant que ce n’est pas, hélas, pour bien longtemps. En 2015, ils ne seront déjà plus que 145.000…
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