Qu’est-ce qui fait courir Zeev Degani ? Le charismatique du directeur du lycée de Tel-Aviv « Gymnasia Herzliya »*, âgé de 65 ans, qui nous reçoit un vendredi matin dans son bureau, chaussé de baskets multicolores, est connu pour ses positions iconoclastes.
Il aimerait évoquer en profondeur sa dernière passion autour de la spiruline, des algues riches en nutriments que ses élèves cultivent sur le toit de l’établissement, dans le cadre d’un projet effectué en partenariat avec la FAO, pour résoudre le problème de la malnutrition dans le monde. Mais ce n’est pas pour cela que ce pédagogue jusqu’au bout des ongles fait parler de lui.
Zeev Degani vient à nouveau de défrayer la chronique en annonçant que son établissement ne prendrait plus part aux traditionnels voyages dans les camps de la mort en Pologne, organisés chaque année pour « enseigner la Shoah » aux élèves de première et de terminale. Il y a six ans, le proviseur du « Gymnasia » avait aussi refusé l’accès d’officiers de l’armée israélienne dans l’enceinte de son établissement dans le cadre d’un programme de formation des enseignants visant à encourager l’enrôlement dans les unités combattantes. Au grand dam de Gabi Ashkenazi, alors chef d’Etat-major de Tsahal et ancien élève de ce même lycée… Entretien.
Vous n’avez jamais caché votre engagement politique. Comment définissez-vous votre rôle ?
Je vois dans l’éducation un acte politique. C’est donc difficile pour moi de séparer les deux. Faire en sorte qu’un élève soit en interaction avec d’autres individus qui n’ont pas les mêmes opinions que lui, l’exposer au pluralisme culturel, faciliter sa socialisation : tout cela, c’est politique. Mon but ultime consiste à faire en sorte qu’un jeune puisse développer son sens critique.
Votre parcours ressemble à celui d’un homme en quête de sens.
J’ai connu des situations très variées. Ma famille d’origine russe s’est d’abord établie dans les années 50 au Kibboutz Afek (près de Haïfa), avant que mon père ne découvre que l’un de ses frères avait survécu à la Shoah, et ne décide de le rejoindre dans la ville de Lod. Adolescent, j’ai aussi effectué un retour à la religion et suis parti étudier à Kfar Chabad… Un choc pour mes parents qui étaient communistes ! Puis, j’ai intégré un pensionnat militaire, et à l’issue de trois ans d’armée dans une unité combattante (parachutistes), j’ai découvert que j’étais pacifiste et entamé des études de philosophie, puis de médecine. Depuis, je me consacre à plein temps à la pédagogie.
Comment a été reçue votre décision de ne plus envoyer de lycéens en Pologne ?
Cela fait longtemps que je ne crois pas aux vertus de ces voyages, qui sont devenus des séjours de divertissement. Ils provoquent parfois un réel choc parmi les participants faisant preuve de maturité. Mais je pense que ces délégations relèvent d’une volonté d’endoctrinement ultra-nationaliste que je ne veux pas corroborer. Certains parents ont exprimé des réserves, mais la plupart ont adhéré.
Quelle solution alternative préconisez-vous ?
Nous allons, à compter de l’an prochain, mettre en place un programme visant à enseigner la Shoah en Israël, avec le concours de l’historienne Hanna Yablonka qui travaille sur l’impact social de la Shoah sur la société israélienne.
L’école peut-elle être un lieu de dialogue ?
Oui, c’est pour cela que j’invite régulièrement des intervenants extérieurs aussi différents que l’association « Breaking the Silence », mais aussi le petit-fils du leader de l’aile droite du mouvement sioniste, Zeev Jabotinksy, ou encore des responsables de la Yeshiva du Gush Etzion, où étudiaient les trois jeunes Israéliens kidnappés et assassinés avant la dernière guerre de Gaza.
Vous appartenez au camp très affaibli de la gauche israélienne. Restez-vous optimiste ?
Je considère qu’il n’existe plus vraiment de gauche, mais j’ose espérer que les prochaines générations prendront un autre chemin. Même si cette probabilité reste faible. J’estime que l’actuel ministre de l’Education, Naftali Bennett (leader du parti nationaliste religieux Foyer Juif), est quelqu’un de dangereux, peut-être davantage encore qu’Avigdor Lieberman à la Défense. Car le premier est un idéologue, alors que le second n’est qu’un opportuniste !
* Le « Gymnasia Herzliya », fondé en 1905 (d’abord à Jaffa avant que l’établissement ne déménage en 1962 au nord de Tel-Aviv), est le premier lycée hébraïque au monde.
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